Chroniques

par laurent bergnach

Cassandra
opéra de Bernard Foccroulle

operavision.eu / Théâtre royal de La Monnaie, Bruxelles
- 29 février 2024
"Cassandra", premier opéra de Bernard Foccroulle à La Monnaie de Bruxelles
© karl forster

Dans la mythologie, Cassandre, la fille d’Hécube et Priam, est punie par Apollon d’une cruelle façon : désormais, elle va énoncer des prédictions auxquelles personne ne veut croire, la plus célèbre étant la destruction de la ville de Troie par l’envahisseur grec. Elle avait raison ; ils sont restés sourds. Par certains aspects, Cassandre apparait comme l’ancêtre de ces lanceurs d’alerte du XXIe siècle qui ont averti la population du scandale financier, politique ou sanitaire dont ils avaient connaissance, et ce malgré la menace d’un licenciement ou d’un emprisonnement. Parmi tant d’autres, les noms d’Edward Snowden, Julian Assange et Chelsea Manning reviennent régulièrement dans l’actualité, associés à des révélations que l’État ou un employeur privé font chèrement payer, afin de servir d’exemple à ceux qui seraient tentés de s’engager, à leur tour, sur le chemin épineux de la trahison.

Après Hector Berlioz et Michael Jarrell [lire notre critique du DVD Opus Arte et nos chroniques des 20 octobre 2017 et 27 octobre 2011], Bernard Foccroulle s’empare du personnage de Cassandre qu’il met en parallèle avec celui de Sandra, doctorante en climatologie, préoccupée par la fonte des calottes glaciaires. Quand elle prend conscience que ses recherches scientifiques n’ont pas un pouvoir de persuasion suffisant, elle décide de partager ses connaissances d’une façon surprenante : transformée en comédienne de stand-up comedy, elle invite son public à réfléchir à la crise climatique et à la nécessité de changer les mentalités. « Le monde de la consommation est responsable pour une large part du désastre qui se prépare. […] On peut espérer que de la crise émerge une nouvelle prise de conscience », assure l’ancien directeur de La Monnaie (1992-2007), dans le programme de salle du théâtre qui commanda et hébergea son premier opéra du 10 au 23 septembre 2023, lequel repose sur le livret original du metteur en scène canadien Matthew Jocelyn [lire nos chroniques de Le bal, Le roi Arthus, Reigen, Julie et Hamlet].

Grâce au site OperaVision, fréquenté régulièrement depuis la crise politico-sanitaire du Covid, nous avons pu découvrir plus d’un ouvrage passionnant [lire nos chroniques de Violanta, Der ferne Klang, The Bassarids, Trois contes, Anthropocene, Moses und Aron, Der Kaiser von Atlantis, Paria, Il palazzo incantato, The seven deadly sins et Valuska]. À l’inverse de l’enthousiasme attendu, Cassandra provoque aujourd’hui un ennui profond. Outre un livret en langue anglaise qui inflige au mélomane un pensum de deux heures, truffé de clichés et de moralités récurrentes, Marie-Ève Signeyrole [lire nos chroniques d’Eugène Onéguine, Owen Wingrave, Cenerentola, Royal Palace, Le monstre du labyrinthe et La damnation de Faust] met trivialement en action les différents conflits de l’argument, nimbés d’inserts vidéos dispensables : celui de Cassandra avec un Apollo aux penchants nécrophiles (Katarina Bradić, Joshua Hopkins) ; ceux de Sandra (Jessica Niles) avec ses parents spéculant sur les nouvelles voies d’enrichissement et de financiarisation ouvertes par la fonte des glaces (Susan Bickley, Gidon Saks), avec sa sœur Noami occupée par sa seule maternité (Sarah Defrise), avec son petit ami Blake qui veut d’elle un enfant (Paul Appleby), et même avec un spectateur de son show.

Malgré la réunion de solistes efficaces – Bradić expressive, Hopkins vaillant, Niles au chant clair, Appleby tout en rondeur, etc. –, et la présence de Kazushi Ōno en fosse avec l’Orchestre symphonique de La Monnaie, le côté musical de l’affaire ne convainc pas non plus. Certes, le créateur fut soucieux de différencier les univers en présence (les héros mythologiques, le chœur des esprits humains intemporels, etc., réservant à la disparition des abeilles les interludes musicaux), mais seuls semblent dominer les hurlements antiques alternant avec des récitatifs glamour dignes de Broadway, sans prise de risque ni grande personnalité. La déception aurait été moindre si l’on ne savait Bernard Foccroulle capable d’opus autrement dignes d’intérêt [lire nos chroniques d’E più corusco il sole, Elegy for Trisha et E vidi quattro stelle].

LB