Chroniques

par laurent bergnach

Paria | Le paria
opéra de Stanisław Moniuszko

operavision.eu / Teatr Wielki, Poznań
- 25 décembre 2020
Gabriel Chmura joue Paria (1869), l'ultime opéra de Stanisław Moniuszko
© dr

Inauguré en 1782, le Théâtre de l’Odéon (Paris) brûle une première fois, en 1799, puis une autre (1818). Lorsqu’il réouvre ses portes, le 23 octobre 1819, c’est avec Les vêpres siciliennes, tragédie en cinq actes signée Casimir Delavigne (1793-1843). De même que Verdi s’empare de cette pièce à succès – trois cents représentations successives –, pour l’opéra éponyme (1855) conçu avec Eugène Scribe et Charles Duveyrier, Stanisław Moniuszko (1819-1872) s’inspire d’une autre tragédie du Français, Le paria (1821), pour son opéra donné à Varsovie le 11 décembre 1869. La pièce originale fut réduite en trois actes avec prologue par Jan Chęciński, librettiste déjà associé à l’ouvrage le plus connu du compositeur, Le manoir hanté (Straszny dwór, 1865) [lire notre critique du CD].

« La scène se passe dans un bois sacré près de Bénarès », indique la première édition du texte, aux personnages principaux réduits à cinq dans sa version musicale. Idamor, un chef de guerre récemment victorieux, confie à son ami Ratef l’amour partagé qu’il porte à Neala. Elle est la fille du grand prêtre Akebar, « chef de la tribu des brames » – nom archaïque des brahmanes, première des grandes castes de l’Inde. Soudain, la conversation est interrompue par un brouhaha : un paria a pénétré dans le bois sacré, et l’on punit de mort toute personne hors caste qui ose le faire. Parce qu’il est lui-même un intouchable qui dissimule ses origines, Idamor défend le malheureux pourchassé par la foule. Plus tard, il partage néanmoins son secret avec Neala que lui destine Akebar, en stratège averti que la caste des guerriers gagne en popularité. L’arrivée en ville du vieux Dżares, le père renié d’Idamor, bouleverse les projets de mariage. Lorsque la vérité éclate sur les origine du fiancé, Akebar le tue, conduisant Neala à reconnaitre désormais Dżares comme son seul père, à l’orée du bannissement qui les attend tous deux.

Avec sa critique sociale et religieuse, Delavigne attira un public nombreux, héritier des Lumières. À l’opposé, l’ultime opéra de Moniuszko, bien connu pour Halka [lire notre chronique du 31 janvier 2017], compta seulement six représentations en 1869 et revit peu le jour depuis. C’est donc un événement que propose le Grand Théâtre de Poznan qui porte le nom du compositeur (Teatr Wielki im. Stanisława Moniuszki w Poznaniu), en montant Paria à l’occasion du bicentenaire de la naissance du musicien. Graham Vick profite de l’espace offert par l’immense salle polyvalente de la ville, la Hala Arena, pour placer le public sur le parquet central, libre de se déplacer autour des zones de jeu (bassin d’eau, tas de sable, tronc d’arbre). Outre les castes dévotes et guerrières définis par une vêture occidentale, on trouve des figurants avec des pancartes qui stigmatisent leurs convictions – infidèle, féministe, lâche, etc. –, quand ils ne sont pas carrément enfermés dans des boîtes de plexiglas, occupés à des tâches jugées dégradantes. Sámal Blak (décors, costumes), Giuseppe di Iorio (lumières) et Ron Howell (chorégraphie) participent à rendre ce spectacle intemporel et mordant.

Dans le rôle-titre, Dominik Sutowicz se montre vaillant et nuancé, mais avec une tendance récurrente à plafonner. Pavlo Tolstoy (Ratef), le second ténor, est plus stable et d’une rondeur délicieuse. Le baryton Mikołaj Zalasiński (Dżares) et la basse Szymon Kobyliński (Akebar) sont efficaces, sans être inoubliables. Ce n’est pas le cas de Monika Mych-Nowicka (Neala), seule femme de l’ouvrage, qui allie sureté du chant, chaleur du timbre et voix naturellement touchante. Mariusz Otto a préparé le chœur, tandis que Gabriel Chmura guide l’orchestre avec assurance et conviction. Le chef à la formation internationale (Tel Aviv, Paris, Vienne, Sienne) nous ayant quittés le 20 novembre dernier, à l’âge de soixante-quatorze ans, cette représentation filmée le 30 juin 2019 possède une aura particulière.

LB