Chroniques

par katy oberlé

Romanzo criminale | Roman criminel
opéra de Nicola Piovani

Teatro del Maggio Musicale Fiorentino, Florence
- 23 octobre 2026
Création mondiale de "Romanzo criminale", opéra de Nicola Piovani...
© michele monasta

On croyait avoir tout vu à l’opéra – rois assassinés, princesses empoisonnées, enfants sacrifiés, jalousies meurtrières, vengeances et familles radicalement décimées avant le dernier rideau. Et voici que débarquent les trafiquants de drogue, les règlements de comptes et les combines politico-mafieuses ! Les criminels n’ont certes jamais manqué à la scène lyrique. Pourtant, les nouveaux venus semblent sortir tout droit de nos journaux. Ils ont l’avantage de ne pas réclamer de couronne pour exercer leur pouvoir, puisqu’il leur suffit d’un revolver et de quelques relations bien placées.

Après avoir traîné mes guêtres à Rome [lire nos chroniques de La vita nuda et de Falstaff], me voici à Florence. Rome, justement… non celle des terrasses ensoleillées et des glaces à la pistache, mais celle des années de plomb. Dans l’Italie des années soixante-dix, attentats, terrorisme, enlèvements et manipulations obscures électrisent la vie publique. À la fin de la décennie, des voyous issus, notamment, du quartier de la Magliana et de ses paranze, s’organisent en une bande qui entend contrôler le trafic de stupéfiants et d’autres commerces encore moins avouables. Cette mala romana étend bientôt ses ramifications vers la mafia, certains milieux politiques et des secteurs dévoyés des institutions – une entreprise qui diversifie remarquablement ses activités, donc, sans jamais songer à déposer un bilan !

De ce terreau naquit Romanzo criminale, publié en 2002 chez Einaudi par Giancarlo De Cataldo, magistrat devenu romancier, qui connaît forcément les dossiers chauds mieux que par des séries policières. Traduit en français par Catherine Siné et Serge Quadruppani, le livre paraît chez Métailié en 2006, en gardant son titre original. De Cataldo ne s’est pas arrêté à ce succès : Nelle mani giuste prolongeait en 2007 son exploration des compromissions italiennes (version française de Quadruppani, La saison des massacres, Métailié, 2008). Son talent consiste à faire d’une chronique criminelle une fresque où le pouvoir, adepte de la devise coopérative stecca para pe’ tutti, ne porte pas toujours l’uniforme attendu.

Un tel succès ne saurait se laisser benoîtement enfermer dans une bibliothèque. Michele Placido adapte le roman au cinéma en 2005, et confie la musique de son film à Paolo Buonvino. Puis vient la série télévisée réalisée par Stefano Sollima, diffusée à partir de 2008. De l’édition aux salles obscures, du grand écran au petit, la Banda conquiert de nouveaux territoires avec une efficacité qui rappelle outrageusement son modèle – quand ces messieurs trouvent un marché disponible, ils s’y installent. Restait l’opéra. C’est chose faite avec la première mondiale, au Teatro del Maggio Musicale Fiorentino, de cet ouvrage de Nicola Piovani, sur un livret que signe De Cataldo lui-même. Rappelons que le compositeur, oscarisé pour La vita è bella (Roberto Benigni, 1997), est familier du cinéma de Fellini, Moretti ou Benigni, ce qui ne l’a pas empêché d’écrire déjà pour le théâtre lyrique – Amorosa presenza (Trieste, 2022) d'après Vincenzo Cerami et Il labirinto di Creta (Bari, 2024), fantaisie mythologique destinée au jeune public. Du labyrinthe du Minotaure à celui de la pègre romaine, le musicien aime décidément les endroits dont on ne sort pas facilement.

Comment faire chanter des individus qui, dans la réalité, font surtout taire les autres ? Piovani répond par un théâtre musical généreusement mélodique où s’entend l’héritage de Puccini, de Mascagni, parfois un parfum de comédie musicale et de cabaret. Le compositeur connaît son métier : il dessine des lignes vocales accueillantes, soigne les transitions, colore l’orchestre et ménage des moments d’expansion lyrique. Un quatuor, une berceuse, le duo du Libanais avec sa mère et le Miserere final témoignent d’une sincère ambition opératique. On ne criera pas à la révolution esthétique, face à une musique qui préfère séduire que déranger, quitte à envelopper des assassins d’une tendresse peu crédible, mais faut-il reprocher à un compositeur de savoir écrire une mélodie ? À la tête de l’Orchestra del Maggio Musicale Fiorentino, Nicola Piovani en personne défend sa partition avec conviction. La fosse répond par la précision et la netteté des couleurs. Préparé par Lorenzo Fratini, le Coro del Maggio intervient comme témoin et commentateur, avant de trouver dans le Miserere une ampleur saisissante.

Les chanteurs ne se contentent pas de jouer aux gangsters – ouf ! Vanessa Goikoetxea règne sur la soirée en Patrizia, prostituée, amante et observatrice désabusée de cette guerre masculine. Son soprano généreux, des aigus francs et l’art de modeler la phrase donnent une épaisseur humaine à cette figure narratrice de l’argument [lire nos chroniques de Mitridate et des Villi]. Au Libanais, chef ambitieux de la bande, Carlo Raffaelli prête une autorité convaincante. Le timbre manque parfois de singularité, mais la projection et l’engagement emportent l’adhésion. Le duo avec sa mère, incarnée par Valentina Pernozzoli, constitue un sommet d’émotion où la chaleur du mezzo fait momentanément oublier les trafics du fils – on aurait presque envie de lui conseiller de changer de métier…

Anthony Ciaramitaro campe Dandi, élégant et audacieux que la conquête du pouvoir rend toujours moins fréquentable. Son émission solide, particulièrement à l’aise dans l’aigu, accompagne avec panache l’ascension du personnage, malgré une relative raideur scénique. Le Freddo d’Alberto Petricca chante avec tenue et franchise ; dommage que le livret laisse ce personnage plus schématique que dans le roman. William Hernández impose un Bufalo impulsif, baryton robuste à la présence éloquente. Face à ces messieurs, Matteo Desole livre un commissaire Scialoja expressif, mais tardivement introduit [lire notre chronique de Nabucco] – une police qui arrive après la bataille, comme cela arrive aussi, hélas, ailleurs qu’à l’opéra. Davide Zaccherini construit la belle duplicité de Gemito, le traître de service [lire nos chroniques d’Il diluvio universale, Un avvertimento ai gelosi, L’occasione fa il ladro et La gazza ladra]. Enfin, Toni Nežić donne au Terribile, rival des jeunes loups, une noirceur vocale qui gagne en assurance, et Ilaria Monteverdi une délicatesse bienvenue à la jeune prostituée [lire notre chronique de Semiramis].

Massimo Popolizio, qui jouait précisément le Terribile dans le film de Placido, connaît bien cette pègre de fiction. Sa mise en scène raconte sans confusion une histoire que l’on pouvait craindre inextricable. Margherita Palli dispose une grande gradinée de béton, sorte d’arène où le chœur observe les protagonistes. Les changements de lieux s’effectuent par des dispositifs mobiles, tandis que les images de Jacopo Stoppa, les costumes de Silvia Aymonino et les lumières de Pasquale Mari stylisent Rome. Chorégraphiés par Michele Abbondanza, les combats introduisent un mouvement parfois plus convaincant que les affrontements chantés. Le spectacle possède du nerf, même si certaines images paraissent trop sages pour une pareille barbarie.

Le problème tient aussi à l’adaptation. De Cataldo a réduit son ample roman à quelques figures centrales et privilégié amitiés, trahisons et passions privées. Patrizia gagne une place considérable, presque celle d’un chœur antique. Une scène entre le Libanais et sa mère apparaît, tandis que la relation entre Patrizia et Scialoja perd de son développement. Surtout, les ramifications politiques, les collusions avec l’État et les inquiétantes zones grises des années de plomb passent à l’arrière-plan. Ainsi les bandits ne sont-ils plus que héros de mélodrame, ce qui ne revient évidemment pas au même que de montrer le système qui les rend possibles. Le livret, parfois curieusement précieux, leur prête même une éloquence peu crédible chez des brutes – à croire que la fréquentation du conservatoire améliore les manières…

Faut-il pour autant fermer la porte de l’opéra à de pareils sujets ? Certainement pas ! La grande voyouterie, celle des ruelles comme celle des salons ministériels, appartient à notre quotidien. Elle gouverne des fortunes, des destins et parfois des États. Déjà les brigands de Verdi étaient des personnages lyriques, alors pourquoi leurs descendants seraient-ils interdits de séjour ? On peut rêver d’un opéra plus âpre, moins conciliant, qui ose regarder en face les mécanismes du crime organisé. Mais cette première tentative a le mérite de poser la question : après le vérisme des pauvres gens, pourquoi pas celui des réseaux mafieux ? Dans la vraie vie, ces messieurs ne chantent pas à tue-tête, et c’est bien dommage, car on les entendrait venir…

KO