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La vita nuda | La vie nue
opéra de Matteo D’Amico
Après Francfort [lire notre chronique du 16 octobre 2026], cap sur Rome ! Enfin un peu de soleil, des terrasses accueillantes et cette merveilleuse cuisine italienne qui console de bien des déconvenues lyriques. Voici qu’au Teatro Nazionale, où l’Opera di Roma présente en création mondiale La vita nuda de Matteo D’Amico, on nous invite à patienter dans une gare. Encore un voyage ? Je commence à me demander si je n’aurais pas mieux fait de prendre un abonnement ferroviaire plutôt qu’une carte de presse… moi qui fais tous ces parcours au volant ! Il paraît que certains voyageurs méritent que l’on manque son train – nous y reviendrons...
Commandée pour le quatre-vingt-dixième anniversaire de la mort de Luigi Pirandello, cette œuvre en un acte réunit deux de ses textes, L’uomo dal fiore in bocca (1922) et La patente (1911), dans un livret de Sandro Cappelletto et grâce à la dramaturgie élaborée avec Cecilia Ligorio. Dans le premier, un homme condamné par une maladie dont le nom poétique dissimule une réalité effroyable s’accroche aux détails les plus insignifiants de l’existence. Dans le second, Rosario Chiàrchiaro, tenu pour un porte-malheur, réclame officiellement le droit d’exercer cette profession imaginaire : puisque la société l’a condamné à filer la poisse, autant qu’elle rémunère ses services, non ? Chez Pirandello, le grotesque n’est jamais bien loin du tragique.
Auteure de la mise en scène, Cecilia Ligorio installe ces destins dans une petite gare où une panne immobilise les trains. Le décor de Gregorio Zurla [lire notre critique d’Ero e Leandro], inspiré du cinéma néoréaliste, invente un univers à la fois familier et mystérieux. Les costumes de Vera Pierantoni Giua, les lumières de Fabio Barettin et une direction d’acteurs attentive aux moindres gestes font de cette attente forcée une métaphore de l’existence. On s’y croise sans se connaître, on s’observe, on se juge, parfois on s’écoute. Voilà une proposition qui ne cherche pas à expliquer Pirandello à coups de marteau, mais laisse ses personnages respirer.
Né à Rome en 1955, Matteo D’Amico n’en est pas à ses premières amours théâtrales. Farinelli, la voce perduta (1995), Le malentendu d’après Camus (2009) ou Il viaggio di G. Mastorna (2021) témoignent d’une fidélité à la littérature. Sa musique, contemporaine mais sans effaroucher le public, privilégie la caractérisation des voix et la mobilité du discours. Les lignes vocales se croisent, se répondent, s’interrompent. L’orchestre commente leurs hésitations, souligne leurs contradictions et ménage des instants de tendresse. Il s’agit d’une écriture raffinée où la tension dramatique naît moins du spectaculaire que de l’écoute réciproque. Le concertato final, méditation collective sur la solitude et la mort, atteint une émotion véritable. Alessandro Cadario dirige l’Orchestra del Teatro dell’Opera di Roma avec précision, souplesse et une remarquable attention au théâtre [lire notre chronique du 18 août 2024].
Omar Montanari prête à l’homme condamné une voix solidement conduite et une expressivité d’autant plus touchante qu’elle demeure contenue [lire nos chroniques de Le nozze in villa, Wozzeck et Manon Lescaut]. Face à lui, l’Avventore de Blagoj Nacoski constitue une révélation... enfin, pour qui ne connaît pas encore ce merveilleux ténor macédonien ! Quelle voix ! L’étendue, la netteté des attaques, la facilité avec laquelle il franchit les intervalles les plus périlleux ont déjà de quoi nous combler. Mais l’artiste ajoute à ces bonnes choses l’intelligence du texte, une mobilité du visage et une présence qui transforment chaque réplique en événement. Et puis – pardonnez à l’humble chroniqueuse cette observation peu musicologique –, mais ce regard, cette silhouette, ces épaules ! Il faudrait être de marbre pour ne pas remarquer que la nature s’est montrée particulièrement généreuse. Qu’on se rassure, j’ai surtout écouté ce brave monsieur, et même avec la plus grande attention, même, sans que le regarder me fît mal aux yeux.
Andrea Concetti impose un Chiàrchiaro magistral, tour à tour inquiétant, pathétique et presque jubilatoire dans son malheur revendiqué. Sa basse robuste sait trouver des couleurs d’une remarquable humanité [lire notre chronique de Die sieben Todsünden]. Annunziata Vestri et Maria Grazia Schiavo offrent de beaux moments de sensibilité, notamment dans leur duo [sur la première, lire nos chroniques de Tancredi, Il barbiere di Siviglia, Guillaume Tell et Il trittico, puis, quant à la seconde, celle de La grotta di Trofonio], tandis que Marcello Nardis, Roberto Abbondanza et Federico Longhi complètent avec bonheur une distribution homogène. Chacun trouve sa place dans cette partition où nul personnage ne demeure véritablement secondaire.
Longuement applaudie, cette création rappelle qu’un opéra d’aujourd’hui peut raconter une histoire, interroger notre monde et émouvoir sans renoncer à l’exigence musicale. Pirandello aurait-il aimé ? Impossible à dire.
KO
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