Chroniques

par katy oberlé

Falstaff
opéra de Giuseppe Verdi

Opera di Roma / Teatro Costanzi, Rome
- 21 octobre 2026
Falstaff, opéra de Giuseppe Verdi, au Teatro Costanzi de Rome
© fabrizio sansoni

Il paraît que tous les chemins mènent à Rome. Encore faut-il savoir en repartir ! Après la création de La vita nuda [lire notre chronique de la veille], voici que je m’attarde au Teatro Costanzi pour retrouver un vieil ami, gros buveur, menteur impénitent, séducteur calamiteux et philosophe à ses heures… que vous avez déjà reconnu : Sir John Falstaff. Un homme aussi peu recommandable méritait bien une soirée supplémentaire dans la Ville éternelle. D’autant que le dernier opéra de Verdi, créé à la Scala en 1893, entretient avec Rome une histoire particulière : le compositeur assista lui-même aux premières représentations romaines, quelques semaines après la création milanaise. La nouvelle production de Tatjana Gürbaca, qui signe ici ses débuts italiens, promettait de revisiter ce chef-d’œuvre avec un regard contemporain. Promesse tenue ? Pas tout à fait…

La metteure en scène [lire nos chroniques de Parsifal, Szenen aus der Leben der Heiligen Johanna, Jenůfa, Katia Kabanova, La fanciulla del West et L’incoronazione di Poppea] installe l’action dans une auberge abandonnée, baptisée Hotel Milano, dont les espaces grisâtres imaginés, par Henrik Ahr [lire nos chroniques de Lucrezia Borgia, Alceste et Tristan und Isolde], évoquent davantage une cité administrative désertée qu’une taverne où coule le vin. L’allusion à l’hôtel où séjourna Verdi est ingénieuse, mais que deviennent les fameuses commères de Windsor dans ce paysage de béton ? Vaguement inspirés des années soixante, les costumes de Silke Willrett [lire notre chronique d’Otello], apportent quelques couleurs à cet univers désolé. Gürbaca entend opposer la vitalité désordonnée de Falstaff à une société obsédée par les apparences. L’idée se défend, mais beaucoup moins sa traduction théâtrale. Les personnages s’agitent, se croisent, complotent, mais le rire tarde à venir… s’il vient ! Quant aux sorcières brandissant, au dernier acte, une banderole féministe proclamant leur retour, elles rappellent une vérité incontestable : les plaisanteries les plus courtes sont toujours les meilleures, et même lorsqu’elles durent trois actes.

Fort heureusement, Luca Salsi possède de quoi remplir cet espace peu hospitalier [lire nos chroniques d’Euryanthe, Luisa Miller, Macbet, Simon Boccanegra, Il trovatore, Nabucco et d’Andrea Chénier à Paris, Munich et Milan]. Son Falstaff bénéficie d’un baryton puissant, d’une diction admirable et d’une présence qui impose immédiatement le personnage. L’artiste ménage aussi les instants de découragement du vieux chevalier, même si les passages en falsetto lui réussissent un peu moins. On aimerait parfois davantage de rouerie, de cette insolence goguenarde qui rend si irrésistible ce fripon de Sir John. Mais quelle autorité ! George Petean lui oppose un Ford de grande classe, au timbre rond, doté d’une musicalité évidente [lire nos chroniques d’Il trovatore, L’elisir d’amore à Paris puis à Lausanne, Rigoletto, Les vêpres siciliennes et Siberia]. Son air de la jalousie constitue l’un des sommets de la soirée. Et le voir surgir en tenue de tennis, rouge, pour jouer les riches prétendants n’est pas sans saveur.

Maria Agresta conduit les opérations féminines en Alice Ford lumineuse, dont le soprano conserve une belle élégance malgré un médium parfois moins nourri [lire nos chroniques de Norma à Paris puis à Madrid, La traviata, I due Foscari et Anna Bolena]. Carmen Artaza dessine une Meg Page correcte, mais un peu effacé [lire notre chronique d’El barberillo de Lavapiés]. En Quickly, Violeta Urmana fait valoir son expérience et un sens du théâtre qui compensent une émission désormais moins homogène [lire nos chroniques de La mort de Cléopâtre, La forza del destino, Cavalleria rusticana, La Gioconda, Aida, Don Carlo, Œdipe, Elektra, Götterdämmerung et La nuit de Noël]. Son fameux Reverenza! ne manque pas de sel. Quant à Marina Monzò [lire nos chroniques de La pietra del paragone, Il signor Bruschino et Tancredi], elle offre une délicieuse Nannetta, avec des aigus filés et une grâce presque irréelle – voilà une jeune personne qui ferait fondre les cœurs les mieux cuirassés !

Et Fenton ? Pietro Adaini possède le charme juvénile qu’exige le rôle, dont les interventions apportent une respiration amoureuse à cette comédie de dupes [lire notre chronique de La gazzetta]. Son duo avec Nannetta rappelle que l’amour peut encore exister sans calcul ni bedaine. Carlo Bosi campe un Cajus savoureux, Paolo Antognetti et Gabriele Sagona forment un couple Bardolfo-Pistola particulièrement efficace, tous trois conjuguant une caricature qui n’interdit en rien la précision musicale.

Michele Mariotti dirige l’Orchestra del Teatro dell’Opera di Roma avec une énergie parfois excessive. Les tempi très très rapides des deux premiers actes stimulent l’action mais privent certaines répliques de leur sel, tandis que le troisième paraît curieusement moins animé. Il faut cependant saluer la transparence des textures, l’attention aux détails instrumentaux et la souplesse avec laquelle le chef fait surgir les innombrables inventions de cette partition. Le Coro del Teatro dell’Opera di Roma, préparé par Ciro Visco, contribue avec précision aux ensembles, jusqu’à cette fugue finale où Verdi semble rire de l’humanité tout entière.

Et voici que, sortie du théâtre, une question me poursuit : qui est donc véritablement Falstaff ? Car ce gros bonhomme ne naquit pas dans The Merry Wives of Windsor (1597). William Shakespeare l’avait déjà invité dans les deux parties d’Henri IV, compagnon de débauche du futur Henri V, avant de l’évoquer dans la pièce consacrée à ce dernier. Le Falstaff des chroniques historiques est autrement complexe que celui des aventures matrimoniales : lâche, menteur et parasite, il fut aussi esprit libre, ennemi des discours héroïques et de cette notion d’honneur qui expédie si volontiers les hommes au cimetière. Face au pouvoir royal, son appétit de vivre constitue presque une philosophie politique. Saviez-vous qu’il s’appelait Oldcastle ? Le véritable John Oldcastle, chevalier exécuté pour hérésie en 1417, était devenu un martyr protestant. Ses descendants, fort influents sous Elisabeth I, n’apprécièrent guère qu’on transformât leur ancêtre en bouffon. Shakespeare dut changer le nom du personnage – au théâtre, même une bedaine peut provoquer des difficultés diplomatiques ! Quant à la tradition selon laquelle la reine aurait réclamé un Falstaff amoureux, elle est charmante mais historiquement plus qu’incertaine. Au cinéma, Orson Welles lui consacra son magnifique Chimes at Midnight (1965) qui restitue au héros sa dimension tragique. À l’opéra, avant Verdi, Antonio Salieri avait déjà composé Falstaff ossia Le tre burle (1799), tandis qu’Otto Nicolai triomphait avec Die lustigen Weiber von Windsor (1849). Plus proche de nous, Ralph Vaughan Willams composait, entre 1924 et 1928, son truculent Sir John Falstaff, créé à Londres au printemps 1929, nettement plus intéressant que l’acte de Gustav Holst intitulé At the boar's head qui jamais ne fit d’ombre au superbe poème symphonique Falstaff conçu par Elgar en 1913 – six regards musicaux, autant de façons de faire rire aux dépens d’un homme qui, tout compte fait, nous ressemble.

Ainsi me voilà prise d’un irrésistible désir : relire Shakespeare ! Les Joyeuses Commères, naturellement, mais aussi Beaucoup de bruit pour rien, Comme il vous plaira, La nuit des rois, Le songe d’une nuit d’été, toutes ces comédies où l’amour se déguise, où les femmes se montrent plus intelligentes que les hommes – comme dans la vraie vie, quoi ! – et où les puissants perdent leur débectable superbe. Après tout, Falstaff n’est-il pas cousin de ceux qui contestent l’ordre du monde dans un éclat de rire ? À près de quatre-vingts ans, Giuseppe Verdi lui offrit une dernière revanche, celle d’affirmer encore que la vie n’est que farce et que nous en sommes tous les dupes. Une sagesse à méditer avec un verre de bon vin d’Italie ? Avec modération, bien entendu…. Enfin, on verra !

KO