Chroniques

par katy oberlé

Turandot
opéra de Giacomo Puccini

Oper, Stuttgart
- 13 juin 2026
Turandot, opéra de Giacomo Puccini, à Stuttgart
© martin sigmund

La nouvelle production de Turandot que l’Opéra de Stuttgart a confiée à Anna-Sophie Mahler, dont j’avais apprécié le Saint François d’Assise ici-même [lire notre chronique du 9 juillet 2023] divise sensiblement la critique allemande... et il faut bien avouer qu’elle est plutôt enquiquinante, voire inutile ! Dès lors une frontière s’installe entre le très bon effet d’une distribution remarquablement engagée, portée par une direction musicale de premier ordre, et, de l’autre côté, une proposition scénique dont l’intelligence conceptuelle semble parfois se retourner contre l’expressivité de l’œuvre.

Outre le Mandarin solide que campe Jaewoung Lee, les trois ministres, incarnés par Shigeo Ishino (Ping), Alberto Robert (Pang) et Oscar Encinas (Pong), forment un trio particulièrement homogène. La metteure en scène les détourne cependant de leur fonction traditionnelle de contrepoint comique pour en faire les rouages d’un système froidement bureaucratique, ce qui mène à une caractérisation nettement moins pittoresque qu’à l’accoutumée. Mais les trois chanteurs défendent avec conviction cette vision austère par un art sans faille. Heinz Göhrig prête à Altoum une autorité sereine [lire nos chroniques de Siegfried, Die Gezeichneten, Simplicius Simplicissimus et Wozzeck], tandis que l’excellent Goran Jurić impose un Timur d’une remarquable noblesse vocale : la profondeur du timbre, la stabilité de la ligne et la dignité de l’incarnation font de son personnage bien davantage qu’une simple figure paternelle [lire nos chroniques des Indes galantes, de Lady Macbeth de Mzensk, Mosè in Egitto, Lohengrin à Stuttgart et L’ange de feu].

La première véritable émotion de la soirée vient de Liù. Esther Dierkes trouve, dans le rôle de la jeune fille qui se sacrifie, des accents d’une sincérité bouleversante. Là où la mise en scène tend à transformer les personnages en symboles, elle rappelle que Puccini écrit avant tout pour des êtres de chair et de sang. Son chant conjugue chaleur, délicatesse et intensité dramatique avec une évidence qui force l’adhésion [lire nos chroniques d’Erdbeben, Träume, Comédie sur le pont et Elektra]. Face à elle, Ewa Vesin compose une Turandot impressionnante de maîtrise. La voix affronte sans difficulté les redoutables exigences du rôle et la projection conserve son éclat jusque dans les moments les plus exposés [lire nos chroniques de Tosca, Nabucco et Lohengrin à Hanovre]. Là encore, l’engagement dramatique est incontestable, bien qu’une certaine distance se fasse encore sentir, dont la responsabilité n’incombe guère à la chanteuse – la conception d’Anna-Sophie Mahler fait davantage de la vierge sacrée un principe abstrait qu’une femme réelle, limitant de fait les possibilités d’identification.

Et puis il y a Calaf… Diego Godoy – seconde véritable émotion de la soirée – domine la représentation avec une aisance qui ne se dément jamais [lire nos chroniques de Cenerentola, Salome, Didone abbandonata et La creazione del mondo]. La voix possède l’ampleur requise, mais aussi cette luminosité et cette franchise d’émission qui permettent au personnage de dépasser la seule démonstration héroïque. Le plus remarquable semble ailleurs : alors que la mise en scène cherche constamment à déconstruire la figure du héros, le ténor la reconstitue à chaque phrase. Privé de tout apparat, vêtu comme un citoyen ordinaire perdu dans un univers qui le dépasse, son Calaf recouvre une dimension mythique par la seule force du chant. Porté par une projection souveraine et une endurance impressionnante, son Nessun dorma se place au sommet du spectacle.

Dans la fosse, Valerio Galli confirme une nouvelle fois ses affinités avec la musique de Puccini et sa saine écoute des voix [lire nos chroniques de Don Carlo, Il trittico, Rigoletto et Le villi]. À la tête du Staatsorchester Stuttgart, il évite soigneusement toute vulgarité sonore en écartant les effets faciles. Les couleurs abondent, les détails émergent avec naturel, les grandes vagues lyriques respirent sans complaisance ni pathos. Certains passages révèlent même des atmosphères presque wagnériennes par leur ampleur et leur densité harmonique. Profondément structurée, cette direction conserve néanmoins une remarquable fluidité dramatique.

Quant à la mise en scène… h’m…
Reconnaissons d’abord ses qualités. Les images dont elle use possèdent une incontestable puissance plastique. L’univers minéral, les formes végétales géantes, la mystérieuse capsule où apparaît la princesse chinoise (décors de Katrin Connan, qui signe aussi les costumes avec Pascale Martin), les jeux de lumière (Valentin Däumler) et les projections (Georg Lendorff) composent un ensemble visuellement cohérent. Rien n’est laissé au hasard, chaque élément participant d’un vaste système symbolique où se croisent contrôle social, surveillance technologique, enfermement psychique et promesse de renaissance. Mais c’est précisément là que le bât blesse ! Rarement production aura expliqué avec autant de soin ce qu’elle voulait dire. Et tout aussi rarement aura-t-elle laissé si peu de place au mystère : la graine signifie la naissance, les fleurs signifient l’éclosion, les chiens robotiques signifient la surveillance, les fissures dans les murs signifient la transformation – qui dit mieux ?... Tout est trop parfaitement lisible pour laisser subsister la moindre zone d’ombre. Car à force de produire du sens, cette Turandot finit ne produire aucun trouble ; or Puccini n’est jamais aussi grand que lorsqu’il échappe à l’explication. C’est dans l’excès que réside son génie, dans l’irrationnel, dans ces élans contradictoires qui défient toute logique. Anna-Sophie Mahler a construit un objet qu’on pourra peut-être trouver fascinant à regarder, et admirablement pensé, c’est certain, mais dont la belle intelligence empêche le drame de respirer.

Heureusement, chanteurs et orchestre – sans oublier les Kinderchor der Staatsoper Stuttgart et Staatsopernchor Stuttgart préparé par Bernhard Moncado, impeccables – invitent sans cesse ce désordre humain dont l’opéra a besoin pour vivre. Entre une mise en scène qui pense beaucoup et des artistes qui vivent énormément, le cœur du spectateur choisit assez vite son camp.

KO