Chroniques

par bertrand bolognesi

Tristan und Isolde | Tristan et Iseult
opéra de Richard Wagner

Opéra national de Paris / Auditorium Bastille
- 23 janvier 2023
Reprise de TRISTAN UND ISOLDE version Sellars/viola par Gustavo Dudamel
© elisa haberer | opéra national de paris

Depuis sa première à l’Opéra Bastille en 2005, dans la foulée du Tristan Project mis en espace l’année précédente à Los Angeles, elle fit couler beaucoup d’encre, cette production de Tristan und Isolde conçue par le metteur en scène Peter Sellars et le vidéaste Bill Viola. Au fil des reprises de 2008, 2014 et 2018, elle a continué d’interroger le désir d’un art total nourri par Wagner, comme elle a tour à tour fasciné ou encombré le spectateur. Près de deux décennies après sa création, cet objet scénique peu identifiable ne convainc toujours pas, bien que la proposition de l’homme de théâtre s’avère désormais mieux pétrie, à la faveur du nouveau regard qu’il vint porter sur son travail à l’occasion de cette nouvelle série de représentations.

Alors que le public serait peut-être enfin prêt à les recevoir, les images de Viola ont incontestablement vieilli, de sorte que l’envahissement qu’elles constituent entrave considérablement le plaisir à les accueillir – elles sont désormais subies, comme un mal naturel, pour ainsi dire, puisque la maison ne présente pas d’autre Tristan que celui-ci. Depuis 2005, la vidéo a nettement pris sa place dans les mises en scène d’opéra, avec plus ou moins de bonheur. Alors qu’en 2011 Romeo Castellucci ensablait lamentablement son Parsifal à Bruxelles [lire notre critique du DVD], la tentative new-yorkaise de Robert Lepage, dans le même temps, réussissait haut la main le Ring [lire nos chroniques du 11 février 2012 et du DVD] – dans une visée illustrative, toutefois, et dépourvue de la portée rituelle du présent Tristan. Ce soir, la dichotomie qui le caractérise trop se révèle une nouvelle fois parasitaire, quelle que soit la joliesse, somme toute gentille, des images. Seule le final fait exception, avec ce corps s’élevant de sa stèle dans les flots, pendant la Liedbestod.

Adieu donc, Gesamtkunstwerk, demeurant, pour le coup, en l’état de fantasme, par-delà la meilleure des bonnes volontés, croyons-nous. Ainsi les lignes qui suivent séparent-elles les ingrédients d’une recette qui n’a pas pris, mais dont on apprécie certains aspects, comme l’occupation inventive de la salle, qui ne constitue certes pas une innovation mais génère un effet intéressant d’immersion par le son là où échoue le film de Viola – le Jeune Marin chante hors-champs, Brangäne est parfois en baignoire, de même que les cuivres sonnant la salve de l’Acte II, le chœur de la fin du I, sans oublier l’entrée du roi au parterre. De fait, un autre type de circulation scène/salle est inauguré en amont de la représentation, lorsqu’Alexandre Neef, directeur général de l’Opéra national de Paris, vient annoncer que Michael Weinius, distribué en Tristan, est souffrant : ce dernier assurera cependant le premier acte, le temps qu’arrive Vincent Wolfsteiner pour le remplacer dans les deux autres. Peter Sellars étant encore dans les murs, il n’a pas hésité à légèrement modifier sa mise en scène afin de limiter les complications pour le suppléant de s’y glisser sans répétition. Ainsi entendons-nous, pour commencer, le ténor suédois dans une prestation prudente mais en rien déshonorante [lire nos chroniques de Mathis der Maler, Die Walküre et Siegfried]. Par la suite, Wolfsteiner prête au héros une couleur cuivrée, un timbre impacté avec avantage qui rend l’incarnation charismatique, ce que ne contredit pas son chant, vaillant en diable [lire nos chroniques de De la maison des morts et de Tristan und Isolde].

C’est assurément cette circonstance qui contrarie quelque peu le parcours de la fosse. Dans le souci de mieux contrôler les équilibres afin de permettre à Weinius de tenir bon le temps qu’il faut, Gustavo Dudamel, à l’instar du metteur en scène qui adapta son travail, tend secrètement le Vorspiel sans démonstration superfétatoire et avance le premier acte dans un souffle dramatique presque contrit. Passé le premier entracte, le chef donne désormais libre cours à une expressivité certaine qui satisfait mieux encore dans le III, bien que plusieurs pages gagneraient à une ciselure plus précise.

Deux symptômes frappent l’observateur : le public ne semble guère tenté de regarder ce qui se passe sur l’écran dès que Brangäne et Kurwenal ouvrent la bouche, et plus personne ne bouge durant le lamento de Marke. Aussi faut-il dire ô combien Eric Owens caresse l’écoute, dans le désarroi de l’amitié trahie, celle d’un homme fragilisé en voyant sa confiance abusée [lire nos chroniques de Die Zauberflöte, Doctor Atomic, Otello, I Capuleti e i Montecchi et L'enfant et les sortilèges]. Très souvent applaudie dans les théâtres allemands ou autrichiens [lire nos chroniques de Make no noise, Die Soldaten, Pelléas et Mélisande, L’ange de feu, Un ballo in maschera, Das Wunder der Heliane et Karl V] et particulièrement dans le paysage wagnérien [lire nos chroniques de Das Rheingold à Munich et à Bayreuth, Die Walküre, Siegfried à Madrid et à Bayreuth, Lohengrin, enfin Götterdämmerung à Berlin et à Bayreuth], l’excellente Okka von der Damerau fait ses début sur notre scène avec une Brangäne superbement menée dont enchantent le format vocal, l’onctuosité bénie et la grande musicalité. Quant au bon Kurwenal, fidèle à Tristan jusqu’en la trahison, dévoué à en mourir, le rôle est admirablement tenu par Ryan Speedo Green, jeune baryton-basse étasunien que l’on découvre avec joie : doté d’une voix souple et puissante au timbre robuste, d’une émission ferme qui révèle la saveur généreuse d’un grain velouté, son Kurwenal bouleverse par le chant comme par l’engagement scénique, d’une présence inouïe.

Loin de démériter, les autres incarnations sont plutôt bien servies. On retrouve deux artistes que l’Académie de l’Opéra national de Paris accueillit : le ténor Maciej Kwaśnikowski (de 2017 à 2019) qui campe un Jeune Marin d’une belle clarté puis un Pâtre tout de tendresse [lire nos chroniques de la Messe D.950 et de Salome], ainsi que le baryton Tomasz Kumięga, Timonier efficace à l’émission drue [lire nos chroniques d’Orfeo, Lancelot et Tosca]. D’un organe fiable, Neal Cooper affirme un Melot autoritaire à souhait. Enfin, malgré des aigus parfois métalliques, le soprano idéalement charnu Mary Elizabeth Williams convainc en Isolde [lire notre chronique de Porgy and Bess], sans toutefois porter suffisamment loin le final. Pour conclure, si ce Tristan n'a pas rimé avec mauvaise soirée, peut-être est-il temps d’investir dans une nouvelle production.

BB