Chroniques

par irma foletti

Manon Lescaut
opéra de Giacomo Puccini

Opéra national de Lyon
- 24 mars 2026
Emma Dante signe la nouvelle production de MANON LESCAUT à l'Opéra de Lyon...
© jean-louis fernandez

Les dernières représentations de Manon Lescaut à l’Opéra national de Lyon remontaient à plus de quinze ans, dans la réalisation de Lluís Pasqual [lire notre chronique du 21 janvier 2010]. C’est un autre grand nom de la mise en scène qui en signe aujourd’hui la nouvelle production, soit Emma Dante [lire nos chroniques de Macbet, Cavalleria rusticana, L’ange de feu et Les vêpres siciliennes]. Même si le spectacle affirme globalement une facture classique, on y retrouve tout de même certains choix qui firent la marque de fabrique de la femme de théâtre palermitaine.

L’élément principal de la scénographie de Carmine Maringola est une façade sur deux étages, dont les escaliers donnent sur des coursives desservant diverses pièces, derrière les alignements de portes. Au sol, tables et chaises suggèrent la place publique d’Amiens, au premier acte, puis l’ensemble est recouvert de tissu rouge et d’une rambarde dorée, dans l’hôtel particulier où vit Manon (Acte II), avec un lit à baldaquin, rouge également, occupé par des aguicheuses. On colle encore plus au livret au chapitre suivant, la façade de la prison au Havre étant plus vraie que nature, avec une paroi minérale noire et des barreaux à l’endroit des précédentes portes. Ce décor massif disparaît au dernier acte, laissant un plateau nu qui évoque le désert dans lequel l’héroïne mourra d’épuisement. La conclusion peut toutefois laisser dubitatif : après que les compagnes d’exil vêtues de voiles blancs ont déposé des bouquets de fleurs sur tout le plateau, elles viennent les ramasser, avant que Manon se jette, supposée morte, sur un lit blanc descendu des cintres, Des Grieux s’étendant alors à ses côtés, tandis que le dispositif s’élève vers le ciel.

On avait déjà vu des bouquets de fleurs, des femmes entourant la tête du chevalier, comme une auréole, pendant son air du premier acte, Tra voi, belle, brune e bionde. Les huit comédiennes et comédiens présents, ainsi que les deux danseurs, sont régulièrement mis à contribution par Emma Dante, avec un point culminant pendant le précipité entre les deux premiers actes. Ces personnages traversent moult fois le plateau en avant-scène, se regardant et s’admirant dans des miroirs, s’habillant, se poudrant, se parfumant… une intervention certes drôle, mais un peu longue. La durée du processus n’est d’ailleurs pas forcément nécessaire aux changements de décors, le duo précédent entre Lescaut et Géronte de Ravoir se déroulant déjà devant le rideau d’avant-scène. On apprécie davantage le second précipité, entre les Actes III et IV, où des prisonnières traversent la scène à tâtons, yeux bandés, en se tenant par la main ou en agrippant la longue chevelure de leur voisine, les mois ou années passées en prison ayant visiblement favorisé la pousse capillaire.

Déjà titulaire du rôle-titre de Minnie dans La fanciulla del West sur cette scène il y a deux ans [lire notre chronique du 15 mars 2024], Chiara Isotton impressionne une nouvelle fois en Manon. Le timbre est séduisant, riche, assez homogène sur l’étendue, avec des capacités de projection des aigus plutôt hors du commun. Ce soprano dramatique ne pousse pas uniquement la note avec surpuissance, chantant par exemple la romance du II, In quelle trine morbide, avec délicatesse avant de s’épanouir avec plus de force. Avec déjà trois rôles chantés in loco ces dernières années – soit Andrea Chénier, Dick Johson et Don Alvaro [lire nos chroniques d’Andrea Chénier et de La forza del destino, ainsi que celle de La fanciulla… précédemment notifiée] –, Riccardo Massi trouve dans la partie du Chevalier des Grieux un emploi en adéquation à ses ressources. Comme souvent, le ténor débute avec prudence et conduit avec goût sa ligne de chant, assurant l’ensemble des aigus, souvent avec un style légèrement larmoyant qui prend plusieurs notes par le dessous. Moins sollicité et dépourvu de grand air, le baryton Jérôme Boutillier fait valoir en Lescaut un grain noble et ferme [lire nos chroniques de Carmen, Dante, La reine de Saba, La nonne sanglante, Hamlet et Thaïs], alors que le Géronte d’Omar Montanari, plus jeune que les habituels titulaires, montre une belle voix quelque peu limitée dans le grave [lire nos chroniques de Le nozze in villa et Wozzeck à Venise]. En Edmond, Robert Lewis possède un timbre agréable et un instrument concentré [lire nos chroniques de Tannhäuser, Hérodiade, Die Frau ohne Schatten, Adriana Lecouvreur, Elias, L’affaire Makropoulos, Wozzeck à Lyon et Così fan tutte], tandis que Jenny Anne Flory complète avantageusement dans le court emploi du Musicien [lire nos chroniques d’Il Turco in Italia, Sette minuti et Boris Godounov].

Sesto Quatrini anime l’interprétation avec vivacité et précision quant aux tempi et aux attaques, les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon le suivant avec virtuosité. Le chef italien [lire nos chroniques d’Ecuba et de Chiara e Serafina] offre une large gamme de nuances, entre presque silences et tutti généreux, parfois à la limite de couvrir le plateau. Aussi parvient-il à donner grand souffle à la fosse – par exemple lors des duos entre Manon et Des Grieux (aux premier ou quatrième actes), de l’intermezzo préludant au III et constitue une séquence magnifique. Le Chœur maison paraît rythmiquement un peu moins parfait que dans Billy Budd [lire notre chronique de la veille], surtout dans ses premières interventions, mais l’ensemble reste bien chantant, engagé et expressif.

IF