Chroniques

par irma foletti

Billy Budd
opéra de Benjamin Britten

Opéra national de Lyon
- 23 mars 2026
Billy Budd, ouvrage de Benjamin Britten, à l'Opéra national de Lyon
© jean-louis fernandez

Après Peter Grimes la saison dernière [lire notre chronique du 9 mai 2025], l’Opéra national de Lyon présente un autre opus de Benjamin Britten, Billy Budd, qui fait son entrée au répertoire de l’institution. En coproduction avec la Staatsoper de Hanovre, la mise en scène, lisible et poignante, est assurée par Richard Brunel, par ailleurs directeur général et artistique de la maison lyonnaise depuis septembre 2021.

Le Prologue, où le Capitaine Vere se remémore les évènements à bord de son navire, L’Indomptable, affiche une esthétique très épurée : fumée sur le sol où navigue une petite maquette du bateau, une toile de ciel et mer à mi-plateau et trois juges à l’aspect sévère, à qui Vere rend des comptes quelques années plus tard. Puis la toile s’élève dans les cintres, permettant de pousser sur roulettes plusieurs structures mobiles en forme d’échafaudage à plusieurs niveaux, pour suggérer le navire. On hisse des poteaux, plus tard deux petites voiles seront dépliées et les diverses cages métalliques prendront dès lors différentes configurations. Un inconvénient, tout de même, en fin de premier acte : plusieurs de ces édifices sont alignés face au public et les mouvements des chanteurs produisent des bruits métalliques stridents qui sèment le doute sur l’éventuelle présence en fosse d’un piccolo ayant perdu le contrôle de son jeu. Les mouvements de ces tours métalliques se calment nettement au second acte, la scénographie de Stephan Zimmerli présentant une large ossature fixe qui part légèrement en oblique, dont les éclairages de Laurent Castaingt varient les ambiances, entre diurne et nocturne, une fumée survenant pour le vrai-faux combat contre le navire français qui disparaît dans la brume.

La menace plane en permanence dans cette atmosphère pesante, avec des accès de violence, soit physique, soit plus insidieuse. Le représentant du mal est bien sûr le démoniaque John Claggart, interprété par la voix sombre de Derek Welton [lire nos chroniques des Huguenots, Le prophète, Lohengrin, Das Rheingold par Götz Friedrich puis par Stefan Herheim, Lear, Das Wunder der Heliane, Der Schatzgräber, Elektra, Parsifal à Salzbourg et à Bayreuth, enfin d’Elias], qui colle au personnage mais se révèle toutefois limitée dans le plus profond du grave, ceci atténuant l’impact de certaines fins de phrases – comme « … and I will destroy you » qui conclut le grand air du premier acte (sorte d’équivalent du Credo de Iago dans l’Otello de Verdi). En Billy Budd, le baryton étatsunien Sean Michael Plumb fait entendre une fort belle voix, sainement projetée bien que non surpuissante [lire nos chroniques de Die Gezeichneten et de Die Teufel von Loudun]. Avant l’exécution de sa peine capitale, et succédant à l’extraordinaire suite d’accords orchestraux, Billy chante son monologue avec émotion, entre douce rêverie et plainte presque mortelle. On ne pend d’ailleurs pas Billy à la conclusion de l’ouvrage, le jeune homme terminant ici poignardé.

Le Capitaine Vere trouve en Paul Appleby un excellent interprète, ténor à l’impact concentré qui projette avec force ses colères contre l’injustice, mais sait aussi alléger son instrument [lire nos chroniques de Saul, The Rake’s Progress, Béatrice et Bénédict, Les noces et Cassandra]. À l’issue de l’Épilogue, les trois juges lui retirent sa veste, comme pour le déchoir de ses titres et sa fonction, et il va encore enlacer le corps sans vie de Billy Budd. On sait la distribution de l’ouvrage, exclusivement masculine, assez pléthorique ; elle est ce soir très homogène et de bon niveau. Du côté des clés de fa, Rafał Pawnuk prête à Flint une basse au grain noir [lire nos chroniques de Stabat Mater, La fanciulla del West et La forza del destino], aux côtés des deux barytons solidement timbrés : Alexander de Jong en Redburn [lire nos chroniques de Wozzeck, Andrea Chénier et Boris Godounov] et Daniel Mirosław en Ratcliffe [lire notre chronique de Tosca]. Pour la tessiture de ténor, le Britannique Oliver Johnston en Red Whiskers exprime clairement son sentiment de peur [lire nos chroniques de L’incoronazione di Poppea, Falstaff, Idomeno, Katia Kabanova et Tristan und Isolde], tout comme le Novice de William Morgan, Filipp Varik complétant en Squeak, personnage opportuniste et cynique. On apprécie aussi la basse Scott Wilde dont le vibrato est bien en ligne avec Dansker, le vieux matelot.

La direction de Finnegan Downie Dear met en valeur les qualités et fulgurances de la partition de Britten, interprétée par un Orchestre de l’Opéra national de Lyon à la technique sûre. Préparé par Benedict Kearns (il tiendra d’ailleurs la fosse pour la représentation du 4 avril), le Chœur de l’Opéra de Lyon est également au rendez-vous de cette première de l’œuvre. Les nuances sont variées, entre le volume mesuré à son entrée en scène, O heave ! O heave away, heave !, jusqu’à la pleine voix, épanouie lors du combat à venir contre le bateau français. Les enfants de la Maîtrise maison contribuent également avec valeur à cette réussite collective.

IF