Chroniques

par irma foletti

L’incoronazione di Poppea | Le couronnement de Poppée
opéra de Claudio Monteverdi, version Philippe Boesmans

Opéra national de Lyon
- 15 juin 2026
L’incoronazione di Poppea, opéra de Monteverdi, version Philippe Boesmans
© jean-louis fernandez

Les habitués de Claudio Monteverdi qui viennent assister à L’incoronazione di Poppea pourront être surpris… Les premières mesures sonnent assez étrangement pour une composition de 1643 : il s’agit, en effet, de l’orchestration qu’en avait faite Philippe Boesmans en 2012 pour le Teatro Real de Madrid, version que nous avons entendue en 2013, au Corum de Montpellier, dans le spectacle de Krzysztof Warlikowski créé l’année précédente dans la capitale espagnole. L’affiche portait alors le titre de Poppea e Nerone, attirant ainsi l’attention de l’auditeur.

Avec de nombreux claviers supplémentaires et des renforts de percussions (les xylophones, en particulier), la musique s’éloigne régulièrement de l’original monteverdien, non sans intérêt, d’ailleurs, car le compositeur belge y introduit de la modernité, ainsi qu’une part d’étrangeté. D’une durée réduite à deux heures et vingt minutes, cette partition est dirigée par Simon-Pierre Bestion, spécialiste du répertoire baroque, au pupitre de La Tempête, son ensemble vocal et instrumental, mais qui joue également des compositeurs plus récents comme Rachmaninov ou Dvořák. C’est cependant l’Orchestre de l’Opéra national de Lyon qui officie en fosse, bien préparé et concentré pour distiller ce mélange entre sons anciens, au continuo en particulier, et touches bien plus modernes.

Ce soir, le plus remarquable s’avère la distribution vocale, constituée presqu’exclusivement de jeunes chanteurs du Lyon Opéra Studio – institution qui intègre, pendant deux saisons, cinq chanteurs et chanteuses en début de carrière, bénéficiant d’un enseignement et distribués dans plusieurs spectacles de chaque saison de la scène lyrique lyonnaise. Cette production constitue ainsi un aboutissement pour les solistes de la promotion 2024-2026. Double titulaire de Poppea et d’Amore, Giulia Scopelliti était, quant à elle, membre de la promotion précédente (2022-2024). Soprano au joli timbre et d’un volume conséquent, elle a déjà interprété ici plusieurs rôles de premier plan [lire nos chroniques de Die Frau ohne Schatten, Adriana Lecouvreur, La dame de pique et Sette minuti], comme Despina dans Così fan tutte [lire notre chronique du 14 juin 2025], et s’épanouit encore davantage en Poppea. Seul chanteur non issu du Lyon Opéra Studio, le Nerone d’Iurii Iushkevich a l’apparence de son aimée, donnant de premières images saisissantes où l’on croit voir deux sœurs jumelles à la longue chevelure rousse. De plus, le contre-ténor émet un son très aérien, voire presque féminin, encore plus virtuose que sa consœur, pour conduire les passages d’agilité [lire nos chroniques de Giulio Cesare in Egitto et de Boris Godounov].

Les cinq autres chanteurs forment l’intégralité de la promotion 2024-2026. Cumulant Ottavia et Virtù, le soprano Jenny Anne Flory dégage un grand charme vocal et sait enfler plusieurs notes pour marquer les accès de colère de l’épouse trompée [lire nos chroniques d’Il Turco in Italia et Manon Lescaut]. En Ottone, le baryton Alexander de Jong conduit une voix bien timbrée, au grain d’une certaine noblesse [lire nos chroniques d’Andrea Chénier, Peter Grimes et Billy Budd]. L’instrument profond, et aux accents un peu caverneux, de la basse Hugo Santos possède sans conteste les notes les plus graves de Seneca. Le ténor Filipp Varik chante Arnalta avec application, mais sans l’humour habituel qui mène vers la caricature le personnage de la nourrice [lire notre chronique de Wozzeck]. Enfin, le soprano Eva Langeland Gjerde complète d’une voix fraîche et dynamique les parties de Drusilla et Fortuna.

Un personnage supplémentaire est omniprésent sur scène, celui d’Eros, muet, joué par l’acteur Arthur Baratin. Ce n’est pas la seule originalité de la mise en scène de Tatjana Gürbaca [lire nos chroniques de Parsifal, Szenen aus der Leben der Heiligen Johanna, Jenůfa, Katia Kabanova et La fanciulla del West]. Le dispositif scénique conçu par Marc Weeger se concentre sur un plateau tournant où se dresse un haut mur percé de quelques trous où passe parfois la lumière émise par les nombreux projecteurs environnants. L’action se déroule préférentiellement du côté du mur qui dispose du plus d’espace, pour un jeu théâtral fluide. Certains choix peuvent toutefois se discuter : outre les jeux érotico-sadomaso entre le couple Poppea/Nerone et certains autres personnages, on n’échappe pas, cette fois encore, au plateau de cocaïne proposé à l’héroïne. Nerone est, par ailleurs, un sombre et cruel protagoniste qui promène Seneca en laisse. Enfin, la conclusion de la pièce contrarie l’habituel happy end : c’est d’abord Drusilla qui s’effondre, puis Poppea et Nerone étranglent Ottone, avant que Nerone égorge Arnalta et qu’Ottavia se suicide. Mais tout ce petit monde ressuscite finalement, Eros sortant finalement du plateau en courant, une corde à nœud coulant en main. Signalons aussi que Seneca revient sur le plateau en seconde partie, après son suicide… pourquoi pas ! Plus gênantes se révèlent les interventions d’une voix off (en haut-parleurs), disant des textes un peu pompeux, selon un procédé pas forcément indispensable. C’est aussi l’impression que laisse une première partie un peu sérieuse, les choses s’arrangeant après l’entracte avec des touches d’humour bienvenues.

IF