Chroniques

par irma foletti

Игрок | Le joueur
opéra de Sergueï Prokofiev

Wexford Festival Opera / National Opera House
- 17 octobre 2026
Le Wexford Festival Opera 2026 accueille LE JOUEUR de Prokofiev...
© padraig grant

Plus de cinquante ans après sa dernière apparition, en 1973, au Wexford Festival Opera (WFO), Le joueur de Prokofiev est de retour, dans sa version originale russe. Et la représentation est une totale réussite, en particulier pour la dimension musicale. En effet, on peut rester dubitatif vis-à-vis de la mise en scène d’Ivan Popovsky, qui, après l’entracte est absolument brillante et emporte l’adhésion.

Le plateau est visible dès avant le début de la représentation, avec quatre danseuses en tenue noire qui s’échauffent et s’étirent longuement devant le décor de Maria Tregubova, qui a également conçu les costumes. Deux parois blanches partent en fuite en angle vers le fond de plateau, les mots Hotel Casino ayant été inscrits à la peinture noire en direct, tandis que plusieurs ouvertures en forme de hautes portes permettent entrées et sorties des personnages. La scénographie est en noir et blanc, telles ces silhouettes d’arbres croquées qu’on maintient verticales, chaises et tables blanches complétant les rares accessoires. Les costumes sont blancs, pour tout le monde à l’exception de la Babulenka, tout de noir vêtue, comme sa suite. Le jeu des protagonistes semble naturel et bien réglé, mais on se dit que ce traitement plutôt neutre pourrait convenir à de nombreux autres opéras, en supprimant la mention Hotel Casino.

Les choses changent assez radicalement aux deux derniers actes, pour caractériser de bien plus près l’action du livret, établi par le compositeur à partir du roman éponyme de Dostoïevski [lire nos chroniques des productions d’Youri Bogatirenko, Grzegorz Jarzyna, Tilman Knabe, Harry Kupfer, Karin Henkel, Vassili Barkhatov et David Pountney]. Le Général, désespéré de la perte au jeu de la fortune de Babulenka qu’il espérait en héritage, est tiré hors de scène, après s’être écroulé sur un tissu rouge. Des boules noires de différentes tailles font leur apparition, figurant la bille qu’on lance à la roulette. Le Général en porte d’ailleurs une imposante, ou la tire comme un boulet. Les deux parois se replient au quatrième acte et montrent un verso complètement noir pour la chambre d’Alexeï, qui y rencontre Polina. Mais c’est la dernière scène, au casino, qui enthousiasme le plus. La roulette est suggérée par un podium cylindrique, et ce sont six danseuses habillées de rouge et six autres de noir qui évoquent couleurs et numéros de la table de jeu, ainsi que les cases de la roulette. Dans l’attente des résultats donnés par la bille, après les successifs Jeux sont faits, les danseuses se mettent en mouvement, tournent parfois sur elles-mêmes en même temps que les trilles frénétiques du piano. Alexeï court comme un fou, accompli même un petit sprint dans la salle, avant qu’on déverse sur lui des billets de papier blanc. Le duo final avec Polina est chanté entre les deux parois légèrement ouvertes, une configuration favorable à la puissante projection du son. L’image conclusive est plus énigmatique, lorsque quatre jolis nuages descendent des cintres et qu’une église miniature apparaît en arrière-plan, dans un petit champ vert.

La distribution vocale est globalement formidable, à commencer par l’Alexeï d’Igor Onishchenko, ténor doté d’un solide médium et d’un aigu épanoui. Le timbre est d’une couleur slave, dans la lignée des titulaires de ces dernières années – on pense à Vladimir Galouzine ou Misha Didyk –, et le grain possède du mordant, assurant avec vaillance et endurance ce rôle régulièrement tendu [lire notre chronique d’Il viaggio a Reims]. Polina est défendue par la voix séduisante et de belle ampleur de Sophie Gordeladze, composant un personnage qui sait se faire autoritaire quand elle ordonne à Alexeï de provoquer le Baron [lire nos chroniques de Juliette ou La clé des songes et de Das Schloß Dürande]. Alexeï Botnarciuc est bien la basse attendu pour le Général, avec un petit vibrato qui procure encore davantage d’effet. Encore joue-t-il fort bien ses scènes de désespoir (par exemple, au premier acte, faisant mine de se pendre en pensant à ses dettes, enroulant le télégramme de Babulenka autour de sa gorge tel un interminable ticket de caisse de supermarché) [lire nos chroniques de Salome, Nabucco, La pucelle d’Orléans, La dame de pique et de la Symphonie Op.135 n°14].

Le Marquis de Gavan Ring bénéficie d’un ténor de couleur comique, qui projette bien mais reste discret dans le grave. Le baryton irlandais Rory Musgrave incarne superbement Astley, avec une puissance qui n’est pas démesurée mais bien dosée pour cette grande salle [lire nos chroniques de La tempesta, L’aube rouge et Deidamia]. Avec une pointe d’ironie ad’hoc pour le rôle de Blanche, le mezzo Hilary Ginther est sonore et déploie un timbre agréable. Enfin, Clarry Bartha possède le vibrato et les aigus parfois explosifs qu’on attend d’une Babulenka, certaines notes perdant toutefois la perfection d’intonation [lire notre chronique de Siberia]

Mais l’autre grand triomphateur de la soirée est sans conteste le chef Valentin Uryupin [lire notre chronique d’Eugène Onéguine], qui parvient à transcender l’Orchestra of Wexford Festival Opera. On comprend d’ailleurs tout de suite vivre un grand moment musical, à l’écoute de l'hymne national irlandais Amhrán na bhFiann, joué ce soir avec une dose supplémentaire de sentiment, public debout et chantant avant le début de la représentation. La maîtrise du chef impressionne de bout en bout, dans cette partition difficile et souvent facétieuse. Il propose en particulier une animation débridée lors de la scène du casino, faisant galoper la musique autant que l’esprit tourmenté d’Alexeï… du grand art !

IF