Chroniques

par irma foletti

Corradino, cuor di ferro | Corradino, cœur de fer
melodramma giocoso de Gioachino Rossini

Rossini in Wildbad / Trinkhalle, Bad Wildbad
- 27 juillet 2018
Au festival Rossini in Wildbad, voici le rarissime "Corradino, cuor di ferro"
© patrick pfeiffer

Le service de presse du festival ne nous ayant pas accrédités pour Tancredi, Corradino, cuor di ferro est le seul titre rossinien que nous pourrons chroniquer dans ces colonnes. Depuis les représentations de 1996 au Rossini Opera Festival de Pesaro, qui avaient permis au tout jeune ténor Juan Diego Flórez de démarrer en trombe sa carrière internationale, l’opéra nous est connu, mais sous le titre Matilde di Shabran dans une version adaptée pour la scène napolitaine. Il s’agit, ce soir, de la partition originale créée en 1821 au Teatro Apollo de Rome, les différences avec la mouture napolitaine portant essentiellement sur le second acte. Elles consistent principalement en l’ajout de morceaux composés par Giovanni Pacini, ainsi que le recyclage du grand air pour ténor, S’ella m’è ognor fedele, tiré de Ricciardo e Zoraide composé par Rossini en 1818 pour le Teatro San Carlo de Naples.

Soprano dans sa précédente carrière – on se souvient, entre autres, de ses apparitions dans La gazzetta et Le Comte Ory à Pesaro –, Stefania Bonfadelli s’est tournée vers la mise en scène, ces dernières années. Dans son spectacle, elle situe l’action non pas aux abords du château de Corradino mais dans la salle de rédaction du Corradino Tagesspiegel où les journalistes sont affairés, chacun à son bureau et en charge de son propre domaine d’investigation : culture, criminalité, droits de la femme, économie, politique… En fond de plateau, dans son bureau vitré, le directeur Corradino prend la fonction de correspondant de guerre. Pendant l’Ouverture, il s’énerve comme un fou au téléphone, une lumière rouge s'allumant régulièrement pour marquer ses accès de colère. On fait le signe de croix avant d’apporter le café au patron qui maltraite allègrement ses employés, mais il se calme lorsque le docteur Aliprando lui apporte ses pilules. Les entrées et sorties de certains protagonistes se font par un ascenseur, au fond à gauche, tandis que l’arrivée de Matilde derrière le scooter conduit par Aliprando produit son petit effet.

Par ordre d’apparition, Ricardo Seguel (Ginardo) possède une grande autorité et, même s’il n’a pas toutes les notes graves du rôle, la voix est suffisamment robuste. En Isidoro, Giulio Mastrototaro est sonore mais pousse fortement son instrument, accompagné d’un vibrato en limite de contrôle [lire nos chroniques de L’elisir d’amore, L’Italiana in Algeri, La bohème, L’equivoco stravagante, Un giorno di regno, enfin de Romilda e Costanza]. Le ténor Michele Angelini est une très heureuse découverte en Corradino. Il exécute avec bravoure les impossibles traits d’agilité de son air d’entrée, aux écarts vertigineux et cadences extrêmement rapides, en ajoutant quelques suraigus en variations dans ses reprises. Le timbre n’est pas d’une séduction immédiate, mais le style très appliqué dans les cantilènes, avec une technique de vocalisation réellement impressionnante [lire notre chronique d’Il barbiere di Siviglia]. En Edoardo, le mezzo-soprano Victoria Yarovaya possède une voix de grand volume, plus développée sans doute vers les aigus que dans le registre grave où elle poitrine régulièrement. Elle se montre aussi fort véloce, en faisant passer toutefois quelques vocalises mitraillettes [lire notre chronique de Ricciardo e Zoraide]. Emmanuel Franco interprète Aliprando d’une voix assurée, sonore et souple. La Matilde de Sara Blanch est l’autre grande révélation de la soirée, d’abord belle en scène dans son chemisier saumon sur costume rose, appareil photo en bandoulière. Le timbre est coloré et expressif et la technique belcantiste complètement maîtrisée, avec des traits d’agilité bien détachés et des excursions vers l’aigu et le suraigu qui semblent faciles.

La tâche des chanteurs n’est pourtant pas facilitée, avec, certes, un rendu musical du Passionart Orchestre Krakow supérieur en qualité à celui entendu lors des autres concerts, la formation étant dirigée par le chef rossinien José Miguel Pérez-Sierra [lire nos chroniques de Lucrezia Borgia, Maruxa, Tosca et Carmen]. Mais la baguette se laisse certainement déborder par l’enthousiasme : le volume monte régulièrement dans les décibels, parfois de manière démesurée. L’auditeur en prend plein les oreilles, au détriment du chant. Les choristes du Gorecki Chamber Choir sont un peu à l’image de la direction, sonores et chantant fort, même s’ils sont en nombre réduit (douze). Les rares ralentissements sont bienvenus, comme celui demandé pour le quintette de l’Acte I, contrastant avec une pulsation généralement rapide.

Lamia Beuque [lire nos chroniques de Rusalka, Ariane et Barbe-Bleue, et La clemenza di Tito] est bien distribuée dans le rôle nettement moins exposé de la Contessa d’Arco, et la basse Shi Zong, qui défend le personnage de Raimondo Lopez apparaissant au second acte, fait moins bonne impression. La voix est bien timbrée et la prononciation de qualité, mais le style est monolithique et rapidement mis en difficulté dans les passages d’agilité, ce chanteur étant plutôt à recommander pour des emplois verdiens.

Ces petites réserves n’entament cependant pas la qualité d’une distribution vocale de bonne tenue. On se régale, en particulier, de la grande scène conclusive de Matilde. Avant la découverte de cet opéra en 1996, nous en connaissions uniquement, au disque, la très longue scène aux nombreuses séquences successives se terminant par un rondo, enregistrée par Lella Cuberli dans les années 1980. La progression du niveau vocal, ces dernières décennies, est stupéfiante : Sara Blanch [lire notre chronique de L’enigma di Lea] fait au moins jeu égal aujourd’hui avec l’incroyable performance de Cuberli gravée dans nos oreilles, en ce qui concerne la facilité des aigus, l’abattage, l’interprétation aussi. Toujours le sourire aux lèvres, le soprano catalan paraît presque s’amuser de tous ces passages fleuris et autres chausse-trappes. Sur ses paroles « Le donne son’ nate per vincere e regnar » (les femmes sont nées pour vaincre et régner), quatre femmes en tailleur, attaché-case à la main, déboulent sur le plateau pour prendre la place des hommes en s’installant à leur bureau.

IF