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Alain Galliari
Catalogue de l’œuvre de Pierre Boulez
Une année – toute une année, rien qu’une année pour fêter celui qui marqua tant son temps, et dont le parcours plus qu’aucun autre a ponctué notre propre chemin dans l’abord du rivage contemporain de la musique… Il y a près d’un an était lancé 2025 Année Boulez par un concert mémorable à la Philharmonie de Paris [lire notre chronique du 6 janvier 2025] ; l’événement s’est achevé il y a trois semaines, avec la résurrection de Poésie pour pouvoir à la Cité de la musique [lire notre chronique du 12 décembre 2025]. Entre temps ? Beaucoup de musique, donnée en France, en Allemagne et partout dans le monde, plusieurs colloques, des découvertes in vivo, comme celles de la Symphonie mécanique, de Polyphonie X [lire notre chronique du 26 mars 2025] et de Poésie pour pouvoir [lien plus haut], et enfin la parution de cet extraordinaire Catalogue de l’œuvre de Pierre Boulez, à la suite d’autre publications remarquables [lire nos comptes-rendus de Pierre Boulez aujourd’hui, Pierre Boulez « aux Champs », Cher Pierre (correspondance Boulez-Souvtchinsky), Pierre Boulez, une nouvelle écoute de la voix des poètes, enfin Correspondance Boulez-Pousseur].
Publié (en partenariat avec la Paul Sacher Stiftung de Bâle et la Bibliothèque national de France, et avec le soutien de la succession de l’artiste) dans la collection Écrits de compositeurs [lire nos recensions des volumes Luciano Berio, Arnold Schönberg, Georges Aperghis, Philip Glass, Morton Feldman, Kurt Weill et Steve Reich] des Éditions de la Philharmonie de Paris, que dirige Sabrina Valy, le Catalogue de l’œuvre de Pierre Boulez fut établi par le musicologue Alain Galliari [de ses ouvrages, lire nos comptes-rendus de Anton von Webern, Franz Liszt et l’espérance du Bon Larron, Richard Wagner ou le Salut corrompu et Concerto à la mémoire d’un ange], avec le conseil scientifique du musicologue Robert Piencikowski et la collaboration de la flûtiste et chercheuse Susanne Gärtner. Préfacé par Olivier Mantei, directeur général de la Cité de la musique et de la Philharmonie, et par l’éditrice (Sabrina Valy), l’ouvrage est structuré en sept grands mouvements définis par la chronologie boulézienne, et intitulés selon une terminologie clairement référentielle de son parcours : I. Relevés d’apprenti, 1942-1946 ; II. L’artisanat furieux, 1946-1955 ; III. Vers le pays fertile, 1955-1962 ; IV. L’écriture du geste, 1962-1976 ; V. La musique en projet, 1977-1992 ; VI. Auprès et au loin, 1992-2016 ; VII. L’in-fini – en guise d’épilogue qui ouvre vers une suite, à la fois pour les chercheurs et pour les musiciens.
Il faut saluer le soin apporté à sa conception graphique. Outre la couverture – elle pourrait rappeler, par l’échappée des signifiants (quasiment en mobiles de Calder) et le choix de les colorer sur fond sombre sinon noir, le livre de Jean Vermeil paru en 1980 (Conversations de Pierre Boulez sur la direction d’orchestre, Éditions Plume) –, l’éventail progressif de la polychromie au fil des sept grands chapitres et de leurs nombreux épisodes internes (ils sont cent douze en tout), la mise en page, des textes comme des illustrations (iconographie de Corinne Hamel, assistée d’Anno Le Maux), Rik Bas Backer et Paul Dagorne signent un travail dynamique qui place d’emblée le sujet dans son époque – plus particulièrement dans l’esthétique de la vingtaine d’années commencée avec la création de l’Ircam.
Ce livre n’est en rien une biographie de l’artiste, tel que cela s’entend usuellement, bien que les étapes qui jalonnent l’avènement de son œuvre complet y soient dûment rappelées, bien sûr, de même que les éléments qui permettront au lecteur de se repérer dans le temps, grâce aux contributions des musicologues Luisa Bassetto [lire notre recension de Pli selon Pli], Paolo Dal Molin [lire notre recension de Regards sur Debussy], Angela Ida De Benedictis, Pascal Decroupet [lire notre recension de Gruppen], Susanne Gärtner, Jonathan Goldman, Martin Grabow, Philippe Langlois, Jean-Louis Leleu, Peter O’Hagan [lire notre recension de sur Incises], Agnès Simon-Reecht, Catherine Steinegger et Simon Tönies, du compositeur François Meïmoun [lire nos chroniques d’Entretien avec Pierre Boulez et de La construction du langage musical de Pierre Boulez] et d’Andrew Gerzso, compositeur et réalisateur en informatique musicale – le magicien de Répons. Il s’agit d’un catalogue raisonné qui suit la chronologie, mais qui a ceci de particulier de ne pas s’en tenir aux seules œuvres qui virent les jour : y sont dûment abordées non seulement les inachevées mais encore les différentes versions d’un même opus, ainsi que des projets à peine esquissés dont le compositeur a conservé les manuscrits, par-delà ses renoncements, de même qu’il conservait ses brouillons. Un réseau de flèches permet de voyager entre les pièces ayant un lien intime, qu’il s’agisse de moutures diverses d’une même œuvre ou de l’extension postérieure d’une page ancienne – autant de pratiques chères au créateur qui lui-même définissait son corpus personnel en work in progress.
De l’inédit Parfois un enfant des années d’adolescence et de guerre (peut-être 1942, mélodie sur des vers de Théophile Gautier) aux fragments d’Anarchipel/Ephémérides survenus dans les années quatre-vingt et encore actifs, si je puis dire, dans le désir créatif du Boulez des derniers temps, nous retrouvons les œuvres connues, à partir des Douze Notations pour piano (1945) jusqu’à l’ultime version du Livre pour quatuor (2012-2018), en passant par la Sonatine (1946 ; rév. 1949), les sonates pianistiques et les deux livres de Structures pour deux pianos, les grandes pages chantées (Le visage nuptial, Le soleil des eaux, Le marteau sans maître, la constellation mallarméenne qui mena jusqu’à Pli selon pli, cummings ist des dichter…), les œuvres pour ensemble (Polyphonie X, Éclat/Multiples, Messagesquisse, Mémoriale, Dérive 1 et Dérive 2, Sur Incises), les vastes pages d’orchestre (Livre pour cordes, Figues Doubles Prismes, Notations I-IV et VII) et celles qui firent l’aventure boulézienne de la spatialisation (Domaines, Rituel) et de l’électronique (Poésie pour pouvoir, …explosante-fixe…, Répons, Dialogue de l’ombre double, Anthèmes 2). Mais nous voilà aussi pris par la main dans la promenade des potentiels que purent constituer les premiers essais compositionnels, principalement dédiés au piano (Allegro vivace, Pièce en forme de thème et variations, Andante et Scherzo, Nocturne, Trois Psalmodies, etc.) ou à la voix (Recueillement, L’albatros, Quatrains valaisans, La mort, La passante d’été, Le vent, Éloignez-vous de grâce, Chaînes, etc.), les musiques de scène de l’époque Renaud-Barrault (Numance, La cerisaie, L’Orestie, Le chien du jardinier, Tête d’Or, etc.) et tant d’autres amorces de passages à l’acte, voire de partition égarée telle la Symphonie concertante pour piano et orchestre de 1947 dont le manuscrit fut « définitivement perdu Dieu sait où » (écrivit Boulez à Stockhausen au dos d’une carte postale qu’il lui adressait à l’automne 1954).
Alain Galliari [lire notre entretien d’avril 2006] a élaboré une méthodologie rigoureuse, de sorte que nous avons en main un ouvrage qui tient à la fois de la publication scientifique et de ce que l’on appelle un beau livre. Chaque opus fait l’objet d’une notice précise où apparaissent son titre (avéré ou décidé post-mortem lorsqu’il s’agit de manuscrits non édités qui n’en indiquaient pas) et son éventuel sous-titre (ou, lorsque la partition n’en indique aucun, un sous-titre raisonné), une datation (tour à tour précise et moins précise puisque Boulez ne datait plus ses manuscrits depuis le cœur des années cinquante), sa durée d’exécution, l’effectif qu’il requiert, son plan (mouvements, parties, etc.), l’origine qui l’inspira, ici toujours clairement renseignée, les sources consultées pour l’établissement de la notice elle-même, l’équipe et le studio lorsque ledit opus convoque l’électronique, enfin les informations concernant sa création et ses exécutions les plus notoires, ainsi que sa discographie, le cas échéant. Traversées de citations du compositeur, les notices renvoient parfois à une bibliographie, lorsqu’une pièce fit l’objet de publication(s).
« Avec la disparition de Pierre Boulez s’est clos, d’une certaine manière, le cycle de la musique du XXe siècle », conclut Laurent Bayle (commissaire de 2025 Année Boulez) dans Variations perpétuelles, en guise de postface ; « un monde s’en est allée et, avec lui, un enchantement de l’intelligence, une exigence visionnaire et une âme de bâtisseur fondés sur un souci permanent de convaincre, dans une séduction jamais gratuite ». En janvier 2026, soit dix ans après la disparition de l’artiste, il est évident que nous n’en avons guère fini d’explorer son univers, tel que nous y invite ce catalogue tout-à-fait passionnant.
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