Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Eric Lu
Brahms, Chopin et Schubert

Festival international de piano / Parc de Florans, La Roque d’Anthéron
- 10 août 2026
Le pianiste Eric Lu joue Brahms, Chopin et Schubert, à La Roque d'Anthéron
© franck denis

Il est vingt et une heures dessus l’étang. La nuit n’est pas encore tout à fait là, bien que le jour ne soit déjà plus vraiment lui-même. Quelques heures après le récital de Paul Lecocq [lire notre chronique du jour], voici venu l’ultime rendez-vous de notre séjour au Festival international de piano de La Roque d’Anthéron. Nous retrouvons Eric Lu, pianiste étatsunien dont nous avions grandement apprécié le jeu, deux mois plus tôt, à La Grange de Meslay [lire notre chronique du 7 juin 2026]. Cette fois, le Steinway l’attend sous les platanes, pour un programme Brahms, Schubert et Chopin.

Thème et Variations en ré mineur Op.18b de Johannes Brahms impose d’emblée une sonorité généreuse, impérieuse même, mais dont la puissance ne compromet jamais la clarté. Le jeu peut se montrer quelque peu heurté. Dans cette alliance de vigueur et de rigueur, il y a pourtant un je-ne-sais-quoi qui évoque Alexis Weissenberg. Plus étonnante encore après cette fermeté, une douceur infinie vient refermer la page.

Des quatre Impromptus Op.142 D.935 de Franz Schubert, l’artiste en retient trois. Le premier, en ut mineur, tarde un peu à laisser chanter ce qu’une approche initialement brillante maintient sous tension. Curieusement, l’interprète ralentit dès qu’il veut faire entendre le chant. Mais la lecture ne cesse de gagner en évidence à mesure qu’elle avance. Tout autre, le deuxième Impromptu (en mi bémol majeur) flotte dans l’exquise douceur d’un parfum d’antan : cette fois, le chant paraît naître de lui-même. Le quatrième (en la bémol majeur) maintient cette réussite, malgré une robustesse qui ne nous surprend guère – après tout, l’admiration de Franz pour Ludwig autorise le muscle sous le velours. La Ballade en fa mineur Op.52 n°4 de Fryderyk Chopin rencontre d’emblée le bon caractère. Tendre et fluide, dépourvue d’esbroufe mais nullement d’expressivité, l’interprétation avance sans nervosité. Cette force contenue lui sied parfaitement.

Après l’entracte, nous retrouvons précisément une partie du Chopin entendu à La Grange de Meslay ce printemps : même Ballade avant la pause, puis même Polonaise en si bémol majeur Op.71 n°2 et même Sonate en si mineur Op.58 n°3. L’expérience est intrigante, car elle laisse admirer la remarquable constance d’interprétation que l’on croirait soumise à quelque secret histasapage : deux mois, un autre lieu, une autre heure, un autre climat n’en ont guère altéré les traits. On pourra inversement se demander si l’instant du concert ne devrait pas davantage les infléchir. Ne tranchons pas – nous préférons écouter.

Drue, la Polonaise invite directement à la Sonate, le public ayant opportunément retenu ses applaudissements. Dans l’Allegro maestoso, le deuxième sujet se fait méandreux à souhait avant de chanter merveilleusement. Voici presque du bel canto. Bluffante, l’ouverture du Scherzo cède bientôt à une tendresse irrésistible. Le Largo offre peut-être le cœur de cette seconde partie. À une robuste impédance répond une douceur d’autant plus émouvante, en un moment de pure poésie. Impératif, le Presto non tanto emporte tout sur son passage, bien qu’un bref patinage dans le clavier en menace l’équilibre, sans parvenir à le rompre.

Après un premier bis schumannien, le Prélude en ré bémol majeur Op.28 n°15 de Chopin vient poser le dernier mot – et c’est une bénédiction. Avec celle-ci s’achèvent quatre jours durant lesquels notre feuilleton rocassier aura croisé les générations, les écoles et les tempéraments, du récital à la musique de chambre, de Couperin à Boulez, des jeunes pousses aux maîtres confirmés. Ainsi avons-nous apprécié ce vaillant xyste de pianistes [lire les épisodes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 et 9 de notre chronique].

L’ultime résonance s’est tue. Elle est désormais vraiment là, la nuit.

BB