Chroniques

par bertrand bolognesi

nuit de la musique française
les amis de Jean-Frédéric Neuburger et Cédric Tiberghien

Festival international de piano / Parc de Florans, La Roque d’Anthéron
- 9 août 2026
Une belle assemblée d'artistes pour la Nuit de la musique française au FIP 2026
© franck denis

À La Roque d’Anthéron, le piano règne en souverain sous des formes diverses. Le récital l’expose seul au regard, le deux-pianos en dédouble les pouvoirs, tandis que le concerto le confronte aux grands effectifs. La Nuit de la musique française choisit une autre voie : celle de la musique de chambre, où l’instrument renonce à gouverner pour écouter, répondre, soutenir, quelquefois provoquer. Trois concerts successifs, de 19h30 à près d’une heure du matin, réunissent ainsi les pianistes Jean-Frédéric Neuburger et Cédric Tiberghien, le mezzo-soprano Adèle Charvet, le clarinettiste Nicolas Baldeyrou, les violonistes Clémence de Forceville et Liya Petrova, l’altiste Lise Berthaud, les violoncellistes Edgar Moreau et Victor Julien-Laferrière, enfin les flûtistes Elizaveta Ivanova et Emmanuel Pahud. Marathon, certes, mais aussi formidable occasion de parcourir plus de trois siècles de musique française et, mérite moins fréquent, d’en exhumer quelques chemins de traverse.

Cédric Tiberghien ouvre la première étape avec La reine des cœurs de François Couperin, conjuguant charme et élégance pour une fort belle mise en bouche. Dans les deux derniers mouvements de la Sonate pour clarinette et piano de Francis Poulenc, Nicolas Baldeyrou le rejoint. Après le lyrisme délicat et chaleureusement coloré de la cantilène vient la bamboche – Poulenc oblige –, avec cette inquiétude tapie derrière la fête dont l’issue jamais n’est tout-à-fait sûre. Plus rare, Jeu, extrait de la Suite Op.15b de Darius Milhaud, associe la clarinette au violon gentiment suranné de Clémence de Forceville, dans une volubilité jubilatoire. On se réjouit que la programmation sorte ainsi des sentiers battus, comme elle le fait encore avec la Pastorale de la Suite de Mel Bonis, confiée à Elizaveta Ivanova, Clémence de Forceville et Jean-Frédéric Neuburger. Une exquise tendresse baigne ensuite le premier mouvement de la Sonate pour violon et piano de César Franck, par Forceville et Neuburger.

Le parcours passe encore par D’un matin de printemps de Lili Boulanger, Le cygne de Saint-Saëns et le Trio en la mineur de Ravel avant de reprendre à 21h30, avec L’Île joyeuse de Debussy. Le raffinement exquis de Cédric Tiberghien et son art des contrastes y font merveille. Après le Prélude non mesuré en la mineur de Rameau vient D’ombre et de silence de Dutilleux, que Jean-Frédéric Neuburger sculpte avec une remarquable maîtrise de la résonance. Tiberghien retrouve Rameau dans L’Égyptienne, puis Neuburger aborde Commentaire-Texte, extrait de la Troisième Sonate de Pierre Boulez, après avoir rappelé combien Mallarmé et son Coup de dés comptèrent pour le compositeur. L’intelligence de la lecture rend cette musique immédiatement accessible sans jamais la simplifier, de sorte que pareille interprétation sait gagner un public que l’on suppose pourtant moins familier de ce répertoire.

Et soudain, un cadeau, que la brochure se gardait bien d’annoncer ! Emmanuel Pahud avance sur la scène, la lumière s’atténue, et s’élève Syrinx de Debussy. Après cette succession de claviers, la flûte respire pour tout le Parc de Florans. Quelques minutes à peine, une apparition plutôt qu’un concert dans le concert, mais l’un des instants les plus précieux de la Nuit. L’idée de ménager cette brèche dans le menu relève du coup de génie.

Retour aux pianos avec quelques-uns des Jeux d’enfants de Bizet, autre bonheur trop rarement fréquenté. Tiberghien en basse et Neuburger au-dessus jouent véritablement à quatre mains comme s’il s’agissait des quatre mains d’un seul homme – quelque fratrie siamoise du clavier. Et La toupie de pétiller, La Poupée d’attendrir et Petit mari, petite femme d’enchanter, quand le Galop s’emballe jusqu’à laisser pressentir quelque Scaramouche milhaudien avant l’heure. Le programme poursuit son salutaire travail d’exhumation avec Hélène de Montgeroult : Neuburger enveloppe l’Étude n°55 d’une brume mélancolique quand Tiberghien donne à l’Étude n°111, quasi beethovénienne, une lecture ferme et somptueuse. La création mondiale de Regard de Neuburger précède Les sauvages de Rameau où Tiberghien paraît presque changer le Steinway en clavecin.

Les deux pianistes se rejoignent enfin dans les Nocturnes de Debussy transcrits par Ravel. Nuages avance au cordeau dans une respiration rigoureusement maîtrisée. Fêtes conjugue poésie et envoûtement roboratif. Enfin Sirènes, plus secret, couronne cette partie médiane d’une splendeur inouïe. Rien ne crique sous les changements d’époque, d’effectif ou de langage : tel un discret bailleul, la programmation remet sans cesse en place les articulations de cette vaste histoire musicale.

Il est déjà 23h15 lorsque Tiberghien ouvre le troisième volet avec La petite Pince-sans-rire de Couperin, élégante à en rougir. Dans la Fantaisie Op.79 de Fauré, la flûte d’Elizaveta Ivanova fait de l’Andantino une élégie qui ravit l’écoute avant la fraîche rigolerie de l’Allegro. Avec Baldeyrou, elle aborde ensuite la Tarentelle Op.6 de Saint-Saëns, délicatement maintenue dans un mezzo-piano qui en accroît le charme. La Louange à l’Éternité de Jésus de Messiaen, extraite de son Quatuor pour la fin du temps, conduit aux Nuits d’été de Berlioz (Villanelle et Le Spectre de la rose) puis à Néère des Études latines de Reynaldo Hahn, Sanglots des Banalités de Poulenc et, curiosité plus grande encore, Nos souvenirs qui chantent. Cette valse-chanson tardive mérite à elle seule un détour : sur des paroles de Robert Tatry, Paul Bonneau adapta en 1962, avec l’assentiment de Poulenc, un matériau venu des Mamelles de Tirésias (opéra d’après la pièce d’Apollinaire). Voilà donc moins une mélodie nouvelle de Poupoule qu’une chanson délicieusement rétro faite de sa faconde, dont la présence illustre à merveille le goût de cette Nuit pour les marges du répertoire.

Il revient au Quatuor avec piano en ut mineur Op.15 de Fauré de refermer l’immense parcours. Liya Petrova, Lise Berthaud, Victor Julien-Laferrière et Jean-Frédéric Neuburger y trouvent d’emblée un lyrisme généreux, nourri d’une exemplaire qualité d’écoute mutuelle. Le Scherzo, merveille en soi, l’est plus encore ainsi joué. L’Adagio y est rendu simplement irrésistible. Lorsque l’Allegro molto final prend son essor, près de cinq heures se sont écoulées depuis le premier Couperin. La fatigue devrait avoir raison de l’attention, or c’est tout l’inverse. Voilà une conclusion idéale pour une Nuit de la musique française qui, à force de rencontres, de raretés et de détours, a rappelé que la pratique chambriste est peut-être d’abord cela : l’art de faire entendre ensemble ce que l’on croyait séparé.

BB