Chroniques

par bertrand bolognesi

Nuit du piano sur le Danube : Philippe Cassard
Beethoven, Haydn, Liszt, Mozart, Schubert et Webern

Festival international de piano / Parc de Florans, La Roque d'Anthéron
- 7 août 2026
Philippe Cassard joue Beethoven, Haydn, Liszt, Mozart, Schubert et Webern
© franck denis

Sous l’intitulé Nuit du piano, le Festival international de piano de La Roque d’Anthéron invite plusieurs artistes à se succéder sur la scène du Parc de Florans au clavier du grand crocodile de concert. Ce vendredi, le Danube fournit le fil conducteur d’une soirée en deux escales : Vienne d’abord, avec Philippe Cassard, puis Budapest où nous entraînera Michel Dalberto ensuite.

Pour ce premier embarquement, Wolfgang Amadeus Mozart ouvre naturellement le voyage. Dès la Fantaisie en ré mineur K.397, une heureuse évidence s’impose : Philippe Cassard soigne admirablement la conduite dynamique du discours. Il obtient du Bechstein une sonorité ronde et moelleuse, qualité que confirme sa lecture des Variations en fa majeur Op.34 de Ludwig van Beethoven. Rien n’y est livré trop vite, chaque articulation mûrit à loisir et, sous ces doigts, l’œuvre chante admirablement. Quelques glissades à toute pompe se révèlent certes plus laborieuses, mais sans compromettre l’impression générale.

C’est précisément le chant qui gouverne la Sonate en la majeur D.664 de Franz Schubert – le premier de ces trois-là à être vraiment Viennois de naissance. Quelques notes échappent ici ou là, mais qu’importe lorsque le son possède pareille douceur ? Plus gênants se révèlent certains chromatismes rapides doublés à l’octave, plus rudement livrés. Mais Cassard envisage avant tout cette sonate depuis le Lied, dans le dialogue permanent du chant et de son accompagnement. L’Andante rend cette conception plus palpable encore, somptueusement conduite, soignée quoique sans manières. L’Allegro final atteint une délicatesse inouïe – tout n’est pas irréprochable, loin s’en faut, mais tout demeure musical.

Surprise autrement stimulante avec les Variations Op.27 d’Anton von Webern. On n’attendait pas nécessairement Cassard du côté de la Seconde École de Vienne, moins encore dans une lecture qui tire le premier mouvement vers un geste presque romantique. Pourquoi faudrait-il s’en plaindre ? L’idée convainc, précisément parce qu’elle refuse d’enfermer cette musique dans quelque sécheresse doctrinale, et qu’après tout le compositeur et ses contemporains avaient encore dans l’oreille un monde sonore nourri du romantisme. Plus piqué, Sehr schnell révèle une autre radicalité, toujours sans dureté excessive. Ruhig fliessend se montre malheureusement beaucoup plus hasardeux quant au respect du texte.

Étrangement enchaînée dans la résonance de Webern, la Sonate en ré majeur Hob.XVI:42 de Joseph Haydn confirme ce que ce récital dit depuis son commencement : Philippe Cassard est d’abord un musicien. Jamais sec, son Andante con espressione explore des nuances stupéfiantes, parfois presque aux confins de l’audible. Vivace assai file ensuite à vitesse vertigineuse, sans effets d’accentuation superflus, dans une réjouissante fluidité. Au dernier accord, le pianiste retire vivement les mains comme si le clavier brûlait.

Avec la sixième des Soirées de Vienne de Ferenc Liszt, d’après Schubert, la boucle pourrait élégamment se refermer : charme, élégance et virtuosité discrète saluent la capitale de l’empire au moment même où notre Danube provençal s’apprête à poursuivre son cours vers l’autre capitale de la future Double Monarchie. Mais l’Impromptu Op.90 n°2 de Schubert, donné en bis, précipite encore le mouvement. Tout coule dès lors comme une source, de plus en plus vite, jusqu’à prendre déjà quelque piquant magyar. La fleur de paprika de la soupe d’automne n’est pas loin !

BB