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Arielle Beck joue Bach, Hindemith, Mendelssohn et Mozart
Chopin, Schubert et Schumann par Eric Lu
À quelques heures d’intervalle, deux jeunes pianistes occupent la scène de La Grange de Meslay, en ce dimanche 7 juin. Si leurs personnalités semblent a priori fort éloignées, Arielle Beck et Eric Lu offrent néanmoins des approches également singulières de l’exercice récitaliste, l’une marquée par une impressionnante maturité intellectuelle, l’autre par une liberté poétique de chaque instant.
À seulement dix-sept ans, Arielle Beck possède un parcours que beaucoup d’aînés pourraient lui envier. Révélée très tôt par plusieurs concours internationaux, la pianiste française confirme ce matin les qualités qui déjà ont séduit le public tourangeau. Dans la Suite anglaise en la mineur BWV 807 de Johann Sebastian Bach, l’abord demeure toutefois un peu ferme, notamment sur le Prélude initial, avant de progressivement gagner en souplesse. L’Allemande séduit par une demi-teinte raffinée, tandis que la Sarabande constitue sans doute le plus beau moment de cette lecture, baignée d’une lumière douce et d’une lenteur parfaitement maîtrisée. Les Bourrées rayonnent d’une joie communicative et la Gigue finale, parfois proche, sous ces doigts, de Domenico Scarlatti, rappelle combien la musicienne dispose déjà d’une virtuosité peu commune. Le Rondo en la mineur K.511 de Wolfgang Amadeus Mozart convainc moins, quand les Prélude et fugue en mi mineur Op.35 n°1 de Felix Mendelssohn trouvent un équilibre particulièrement heureux, entre souvenir de Bach et romantisme naissant, porté par l’Andante espressivo admirablement conduit jusqu’à une coda lumineuse.
Le grand événement du programme s’avère indéniablement la Sonate n°1 de Paul Hindemith. Non seulement l’œuvre apparaît rarement à l’affiche, mais encore constitue-t-elle l’une des partitions les plus fascinantes du compositeur allemand. Écrite en 1936, alors que l’étau idéologique du régime nazi se resserre autour de l’artiste dès lors promu au rang desdégénérés, elle se place sous l’ombre tutélaire d’un poème de Friedrich Hölderlin consacré au Main, fleuve natal devenu symbole d’exil, de nostalgie et d’appartenance perdue. Sans être véritablement descriptive, cette musique semble porter en elle quelque chose des inquiétudes de son temps. Arielle Beck en donne une lecture remarquablement construite. Le premier mouvement installe d’emblée une profondeur d’articulation qui évite toute sécheresse. Les épisodes rapides bénéficient d’une remarquable lisibilité polyphonique, tandis que la Trauermarsch centrale, d’une densité presque suffocante, est menée sans le moindre relâchement de tension. Quant au vaste finale – Im Zeitmaß eines sehr langsamen Marsches –, en succession de fragments constamment redistribués, il exige une vision architecturale que bien des interprètes plus expérimentés peineraient à maintenir. La jeune pianiste y fait preuve d’une maturité de pensée véritablement impressionnante. Après Bach, elle donne envie de l’entendre dans Scarlatti, et après Hindemith, on aimerait la découvrir dans Extemporale de Bernd Alois Zimmermann…
Quelques heures plus tard, Eric Lu referme le week-end avec un récital dont la poésie semble naître spontanément du clavier. Commencer une soirée par les Waldszenen Op.82 de Robert Schumann relève déjà d’un certain culot. Sans préambule, l’auditeur s’en trouve transporté dans un univers de mystère et d’inquiétude. D’emblée, le pianiste américain séduit par la souplesse de son rapport au temps – rien n’est figé, tout respire. Jäger auf der Lauer est fait apparition fantasque et imprévisible, presque délirante. Les Einsame Blumen déploient un velours ineffable, tandis que Vogel als Prophet cultive cette part d’énigme qui fait toute la grandeur du cycle. Rarement ces miniatures auront paru si vivantes. Cette même liberté irrigue ensuite la Polonaise en si bémol majeur Op.71 n°2 de Fryderyk Chopin, œuvre peu fréquentée qu’Eric Lu transforme en poème narratif. L’écriture schumannienne semble progressivement se métamorphoser vers Liszt, sans jamais perdre son intériorité. La Ballade en fa mineur Op.52 n°4 atteint ensuite un degré de raffinement exceptionnel, presque dentelé dans la texture. Puis, dans l’Impromptu D.935 de Franz Schubert, le pianiste impressionne moins par la virtuosité que par le chant.
C’est à la Sonate en si mineur Op.58 n°3 de Chopin qu’il revient de conclure le programme. Magnifiquement architecturée dans son ensemble, l’interprétation de ce soir trouve son sommet dans un Largo d’une intensité méditative précieuse, comme suspendu hors du temps. Seul le panache plus démonstratif du Presto final paraît légèrement moins convaincant. Mais l’impression laissée par ce musicien très intérieur demeure considérable. Entre la maturité déjà stupéfiante d’Arielle Beck et la liberté imaginative d’Eric Lu, le Festival de La Grange de Meslay a offert, en une seule journée, deux visages particulièrement séduisants du piano d’aujourd’hui.
BB
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