Chroniques

par irma foletti

Iris
opéra de Pietro Mascagni

Wexford Festival Opera / National Opera House
- 20 octobre 2026
Extrême rareté, IRIS de Mascagni vue à l'édition 2026 du Wexford Festival Opera
© padraig grant

Pietro Mascagni est l’un des compositeurs régulièrement défendus par le Wexford Festival Opera (WFO) qui, par le passé a joué L’amico Fritz (1962), Il piccolo Marat (1992), Guglielmo Ratcliff (2015) et Le maschere (2024). Ce festival friand de raretésne mit jamais à son affiche Cavalleria rusticana, mais un cinquième titre, Iris, en 1995. Cette œuvre, créée à Rome en novembre 1898, revient à Wexford cette année. Hasard du calendrier ou des programmations des maisons d’opéra, alors que cet ouvrage apparaît peu fréquemment [lire notre chronique du 26 juillet 2016], au profit de la plus connue Madama Butterfly créée par Puccini six ans plus tard, les amateurs auront l’occasion d’en découvrir une autre nouvelle production au Teatro Regio de Turin à partir du 5 novembre.

La mise en scène est assurée par Rosetta Cucchi [lire nos chroniques d’Adina, Otello, Griselda, La Ciociara et L’Italiana in Algeri], directrice artistique du WFO, dans les beaux décors conçus par Tiziano Santi. Le rideau se lève sur un plateau plutôt dépouillé que ferment des toiles en cyclorama sur lesquelles sont projetées les animations vidéo de Thomas Achitz. Pour commencer, Iris est allongée au sol, sur une espèce de petit îlot avec pelouse et maison miniatures. Les nuages, en noir et blanc sur le cyclorama, laissent place à une lumière blanche qui découpe avec précision les silhouettes des choristes. Ensuite l’animation de fleurs colorées et de feuilles s’assombrit et passe en noir et blanc pendant le récit du cauchemar ; d’autres projections sont également d’un bel effet, comme les fleurs sous l’eau lorsque le fleuve est évoqué. Le spectacle de marionnettes, à l’issue duquel Osaka et Kyoto feront enlever Iris, donne tout de même lieu à une densité de mouvements et de changements d’images qui tourne à l’agitation. Les trois marionnettistes ne sont d’ailleurs que peu mis en valeur, mais beaucoup plus la gymnaste qui évolue sur les deux pans de tissu suspendus aux cintres.

L’affairement scénique se calme au deuxième acte, dans la maison de geishas de Yoshiwara, avec ces femmes en cage, sous des ossatures individuelles en forme de cloche. Si les compagnes d’infortune d’Iris peuvent se lever et porter ce squelette de cloche comme les baleines d’une robe, il n’en va pas de même pour l’héroïne, littéralement enfermée dans une grande prison de même forme qui repose sur un podium circulaire. Les projections vidéo sur le contour du plateau se calment également, laissant la place à un rideau de fils dorés. Au troisième et dernier acte, après la chute d’Iris, désespérée, dans un puits, c’est une décharge d’ordures qui apparaît, avec un sol recouvert de vieux vêtements, tissus et cadavres de femmes en tous sens. Les images de fleurs colorées reviennent pour la conclusion, baignées de soleil, avant qu’Iris harnachée ne s’élève vers les cintres, en même temps que son âme est emportée au ciel.

La distribution vocale, inégale, est dominée sans conteste par le soprano chinois Leyla Gu dans le rôle-titre. Sa musicalité est impeccable et le timbre séduit en permanence, d’un grave superbement exprimé jusqu’à des aigus en plein épanouissement et d’une puissance qui paraît toujours naturelle. L’actrice se montre aussi émouvante en jeune fille innocente, faisant d’ailleurs régulièrement penser à la protagoniste puccinienne Cio-Cio-San. Autre soprano, Hannah O'Brien montre également un timbre présent et agréable en Dhia, rôle épisodique pendant la pantomime de marionnettes.

Les satisfactions sont moindres du côté du plateau masculin, avec des faiblesses pour les deux rôles principaux. Chantant pour cette unique date du 20 octobre, à la place de Joseph Calleja programmé sur les quatre autres, le ténor Yuchen Pan en Osaka ne fait pas grande impression. Certes, il tient le rôle sans accident majeur mais donne régulièrement l’impression de forcer, au détriment de la justesse et dans un style généralement prosaïque. Les duos avec Iris s’en trouvent déséquilibrés, elle rayonnante et lui poussif dans les aigus et d’une moindre présence vocale. Si le baryton Jolyon Loy a bien le grain noir du méchant Kyoto, le proxénète du deuxième acte, chez lui se fait entendre un vibratello qui lui confère une instabilité gâchant le plaisir. Les notes forte sont stables et bien timbrées, mais en dehors de cette nuance la voix donne la sensation qu’elle se dérobe. Nous trouvons de beaux éléments dans l’équipe, comme Il Cieco de la basse Jihoon Kim, le père aveugle d’Iris [lire notre critique des Troyens], dotée d’une belle profondeur de graves et d’instrument qui, sans être spécialement surpuissant, convient au lieu. Nous apprécions aussi Yu Shao dans de brèves apparitions au troisième acte, en Merciaiuolo puis en Cenciaiuolo, qui font remarquer un timbre clair, une voix saine et un style élégant [lire nos chroniques d’Aida et du récital qu’il donna aux Estivales de musique en Médoc].

Spécialisé (au WFO) dans le répertoire vériste, Francesco Cilluffo anime avec goût et énergie cette partition dont les première mesures sont foncièrement inquiétantes, avec ces contrebasses qui grondent dans le grave. Le WFO Orchestra fait un sans-faute et suit les nuances impulsées par le chef [lire nos chroniques de L’oracolo, La tempesta, Madama Butterfly et The magic fountain], entre délicatesse des moments intimistes et tutti généreux pour les scènes de foule ou face-à-face au contour plus dramatique. Mais il faut réserver le dernier mot au splendide WFO Chorus, formé par une trentaine d’artistes magnifiquement coordonnés, dont la qualité de sonorité s’applique aussi bien en ensemble que par pupitres séparés – très bons ténors, en particulier. Cela dit, précisons qu’ils sont, pour une bonne partie, les solistes distribués pour chanter les pocket operas du festival et affirment leur bon niveau lors de ces représentations. La scène finale d’Iris nous fait lever les yeux au plafond : les choristes sont placés de chaque côté du niveau supérieur de la salle, participant idéalement à ce tableau céleste.

IF