Chroniques

par gilles charlassier

Tristan und Isolde | Tristan et Iseult
opéra de Richard Wagner

Théâtre royal de La Monnaie, Bruxelles
- 14 mai 2019
Ralf Pleger met en scène "Tristan und Isolde" (Wagner) à La Monnaie de Bruxelles
© van rompay-segers

Bruxelles place le mois de mai sous le signe de l’amour. En déambulant dans les rues de la capitale belge, les flyers arc-en-ciel fleurissent et se font le manifeste d’une variante parmi d’autres de la passion amoureuse qui, dans sa configuration absolue, est le foyer incandescent de Tristan und Isolde de Wagner dont le Théâtre royal de la Monnaie met à l’affiche une nouvelle production commandée à Ralf Pleger, novice sur la scène belge.

La biographie du metteur en scène allemand précise la dominante musicale d’un parcours qui cherche à renouveler les codes de la scène en puisant dans la transdisciplinarité des ressources – il a, entre autres, réglé pour Joyce DiDonato la tournée du programme baroque In war and peace [lire notre chronique du 24 mai 2017] et le docu-fiction The Florence Foster Jenkins story. Avec la complicité d’Alexander Polzin, la présente proposition inscrit la dilatation dramaturgique wagnérienne dans une conception plus proche de l’installation artistique que du format traditionnel de la continuité théâtrale. De fait, les trois actes se déclinent comme autant d’imaginaires distincts, apparentés essentiellement par les teintes nocturnes, sinon lunaires, des éclairages de John Torres, et le retour de quelque élément de décor à la traduction exotérique incertaine. Loin de s’en tenir à la prééminence du visuel, cette expérience tient aussi à l’évolution (ou l’entropie) de la réalisation musicale en cours de soirée.

Reconnaissons qu’après un Lohengrin à la transparence lumineuse, quasi latine, l’an dernier [lire notre chronique du 4 mai 2018], on attendait leTristan d’Alain Altinoglu. Ce n’est pourtant pas dans le premier acte que le chef français se révèle. S’il restitue la tension en germe dans les fameux chromatismes auguraux, le grain sonore du préluden’autorise sans doute pas la comparaison avec les phalanges germaniques. Le développement dramatique du tissu orchestral affirme cependant une belle efficacité au fil de l’Acte I, portant l’incarnation incandescente d’Ann Petersen, Isolde à la voix sans adiposité et à l’émission parfaitement focalisée [lire nos chroniques du 4 juin 2011 et du 18 mars 2017], qui vaut bien des formats d’apparence plus large et contraste de manière relativement complémentaire avec la Brangäne nourrie et nerveuse de Nora Gubisch, au timbre rond et chaud, non dénué d’aspérités. Bryan Register demeure un Tristan un peu dans l’ombre de sa partenaire, en consonance avec la partition elle-même. L’intervention du Kurwenal d’Andrew Foster-Williams ne manque pas l’ironie, à défaut d’un mordant plus caractéristique [lire nos chroniques de Dardanus, Dimitri, Cinq-Mars, Götterdämmerung, Dante, Proserpine et Mosè in Egitto], tandis qu’Ed Lyon fait retentir les échos du Matelot, mouillés d’un soupçon de mélancolie, qui compense de discrètes fêlures dans la ligne, sous le dais de stalactites translucides, devenant parfois colonnes phosphorescentes, qui descendent peu à peu des cintres jusqu’à l’arrivée du roi Marke.

Le II s’avère incontestablement le plus abouti, dans une belle émulation entre l’oreille et l’oeil. Le plateau est investi par un tronc d’albâtre en lente rotation – il peut s’enraciner dans le rhizome arboricole du Ring des Nibelungen, et en particulier de Die Walküre, achevée quelques années avant Tristan – dont certains branchages, aux mêmes teintes de salpêtre, s’animent dans des évolutions chorégraphiques imaginées par Fernando Melo, tandis que les amants se livrent à leur mille-feuille amoureux, sur fond de veille de Brangäne, en pénombre, tenant lieu de poésie nocturne. Cette sorte de transfert du jeu sur la matrice scénographique façonne un calque spéculaire d’une extase assez rétive aux schémas théâtraux classiques. La baguette souple et analytique d’Altinoglu réalise des prodiges dans l’élucidation mutuelle des deux versants du discours wagnérien. Dans un duo où les voix s’équilibrent, la fébrilité du sentiment tutoie le mystique, sans travestir la limpidité allante de la conduite musicale qui, mieux que l’amidon de certaine pesanteur philosophique, rend justice à la fluidité du drame. L’irruption du Melot à la stature imposante et sans faille de Wiard Witholt interrompt l’union des âmes [lire notre chronique de Manon Lescaut], quand la déploration pétrie d’humanité de Franz-Josef Selig, au sommet de sa maturité en Marke, compte parmi les grands moments de la soirée. La générosité de la basse allemande met en valeur, sans aucune redondance, les linéaments de la déception du souverain, dans une remarquable conjugaison entre pâte sonore et intuition littéraire.

Le troisième acte, généralement considéré comme celui de Tristan, permet de mesurer l’interprète de ce qui est référencé comme l’un des rôles de ténor les plus exigeants du répertoire. Sur fond de Cornouailles réduites en un panneau blanc à l’allure de concetto spaziale constellé d’orifices d’où émergent des tubes de plexiglas, Bryan Register montre assez rapidement ses limites [lire nos chroniques des 19 février et 27 octobre 2017]. La feuille d’or qui recouvre son visage blessé ne disgracie pas le métal héroïque de sa voix, auquel manque néanmoins l’endurance de l’éclat sur laquelle la prudence des deux premiers actes pouvait faire illusion. Signe probable de fatigue, la fosse n’affirme plus la même constance, et le calibre acoustique perd çà et là de son homogénéité. On ne peut que saluer l’attention aux soli, entre autres le célèbre cor anglais, précisément dessiné, quoique prosaïque, auquel répond le berger sensible d’Ed Lyon [lire nos chroniques d’Orfeo, Hippolyte et Aricie, Semele, King Arthur et Journal d’un disparu], partageant l’attente avec Kurwenal dont Andrew Foster-Williams condense les espérances. Ultime sursaut d’intensité, la mort d’Isolde confirme le métier d’Ann Petersen [lire nos chroniques du 13 mars 2010, du 12 juillet 2013, du 16 avril 2014, du 7 septembre 2017 et du 28 février 2018], tandis que descend des cintres l’une des concrétions spéléologiques de l’Acte I.

GC