Chroniques

par laurent bergnach

ouvrage collectif
Théâtre musical, théâtre instrumental dans l’œuvre de Péter Eötvös

L’Harmattan (2025) 360 pages
ISBN 978-2-336-55493-8
L'Harmattan publie les actes d'un colloque Péter Eötvös (Paris, 2024)

Les 12 et 13 janvier 2024, à l’occasion des quatre-vingts ans de Péter Eötvös (1944-2024), un colloque s’est tenu sur son œuvre dans notre capitale – et plus précisément à l’IRCAM, puisque l’Institut Liszt (Centre culturel hongrois de Paris), initialement prévu pour l’accueillir, avait dû fermer ses portes pour travaux. Dans sa collection Arts 8 – Compositions, , et sous la direction de quatre des intervenants (Giordano Ferrari, Peter Laki, Geneviève Mathon et Béatrice Ramaut-Chevassus), L’Harmattan publie aujourd'hui les actes de ce colloque centré sur l’influence du théâtre, soit une quinzaine de textes – signés Pedro Amaral, Claude Coste, Chen Fan, Andreas Krause, György Kurtág Jr., Krisztina Megyeri, Jolán Orbán, François-Gildas Tual, etc. – dont quatre en langue anglaise – Zoltán Farkas, Szabolcs Molnár, Zsuzsanna Könyves-Tóth et Simon Obert.

Si le recueil débute avec l’analyse des ouvrages lyriques du musicien – qui, pour notre grande tristesse, s’est éteint quelques mois après ces rencontres –, nous évoquerons d’abord celle de ses premières œuvres : en effet, c’est avec des pièces telles Cricket Music (1970) et Insetti Galanti (1990) que se forge « la force dramatique de son langage musical proprement scénique, encore à venir », le compositeur ayant eût une existence artistique avant même qu’une contribution significative au répertoire opératique attirât sur lui des regards autrefois indifférents. Ainsi est soulignée l’importance de l’articulation dans son travail, autant que l’influence de l’Orient, depuis un séjour à Osaka comme collaborateur de Stockhausen – les titres Chinese Opera (1986) et 13 Haïkus (2023), donnés à des pièces riches en théâtralité, en sont une preuve supplémentaire. Créer une dramaturgie sans recourir au langage est l’un des talents d’Eötvös, que l’on retrouve dans le quatuor à cordes Korrespondenz (1992), fondé sur des échanges épistolaires de la famille Mozart – une pièce quasi-théâtrale, pleine de tension et d’émotion, comme l’indique le sous-titre Scènes pour quatuor [lire notre chronique du 3 août 2016]. D’autres études s’attachent à l’évolution de pages anciennes – par exemple Elektrochronik (1974) devenu Electrochronicle (2002), ou le Klangspiel Now, Miss ! (1972) devenu un duo instrumental éponyme (2017) –, mais aussi à la genèse des plus récentes, telles The Sirens Cycle (2016) et Hallelujah – Oratorium balbulum (2024) [lire nos chroniques des 12 octobre et 30 juillet 2016].

Passons maintenant aux opéras du Hongrois, dont on remarque d’emblée l’éventail des langues choisies (russe, anglais, italien, etc.). Auteur d’une récente étude de l’opéra contemporain [lire notre critique de l’ouvrage], Giordano Ferrari met en relief l’équilibre entre vision structuraliste et musicalité sentimentale, au cœur de Trois sœurs (1998), le tout premier opus lyrique de Péter Eötvös. Recourir à quatre contre-ténors permet, entre autres, de placer la représentation du côté de l’abstraction. Concernant Le Balcon (2002), un intervenant en commente la prosodie – avec la conscience qu’ici le compositeur livre un hommage à la chanson française, découverte à la radio pendant l’enfance –, tandis qu’une consœur, schémas à l’appui, mesure l’art de captiver le public de Love and other Demons (2008) grâce à la grande forme [lire notre chronique du 25 septembre 2010]. Enfin, l’analyse de Sleepless (2021) met en relief le rejet et l’injustice que dénonça très souvent son architecte, au théâtre comme au concert – notamment avec Der goldene Drache (2014), Senza Sangue (2015), Alle vittime senza nome (2017) et Valushka (2023) [lire nos chroniques des 4 juillet 2014 et 18 juillet 2016, du 15 mai 2016, du 24 octobre 2018 et du 25 février 2024].

S’achevant sur la transcription de la table ronde du 14 janvier 2024, qui permit à Stefano Gervasoni et Philippe Manoury de partager leurs souvenirs de travail avec leur aîné, ce recueil est fortement recommandable. Par une analyse du théâtre instrumental, il vient compléter avantageusement quelques autres, centrées sur le seul travail lyrique de celui qui se présentait « comme un étranger qui regarde ce qui se passe autour de lui » [lire notre critique des ouvrages d’Aurore Rivals et de Pedro Amaral].

LB