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Chroniques
Barbara Strozzi
six motets extraits de l’Opus 5
Barbara Strozzi libertine ?... Assurément, si l’on entend par là la Venise des Incogniti, des académies et de l’opéra où grandit celle que ses contemporains nommèrent virtuosissima cantatrice. Et pourtant, Barbara Strozzi dévote, aussi. Seul recueil sacré parmi les huit qu’elle publia, l’Opus 5, Sacri musicali affetti (1655), rassemble quatorze motets latins pour voix seule, soprano et basse continue. Six d’entre eux composent le cœur d’un programme intelligemment construit par Alice Duport-Percier et Franck Marcon, que trois pages instrumentales de Frescobaldi et Luigi Rossi viennent ponctuer.
L’écrin n’est pas indifférent. Premier volume d’une série consacrée aux instruments historiques que fait entendre le Festival international de la Route Royale des orgues, entre Nice et Turin, le CD a été enregistré à l’église Sancta Maria in Albis de Breil-sur-Roya, sur l’orgue construit entre 1758 et 1760 par les frères Francesco Maria et Giambattista Concone pour la confrérie du Saint-Suaire de Turin, puis transféré à Breil en 1863. Son spectaculaire buffet rococo, dessiné par Bernardo Vittone, intégralement doré, dessine une double harpe autour d’anges en gloire. Certes postérieur d’un siècle aux œuvres enregistrées, l’instrument trouve sous les doigts de Franck Marcon des couleurs remarquablement suggestives – gravité ornée et étrangetés harmoniques dans la Toccata settima de Frescobaldi, chaleur intérieure de la Passacaille de Rossi, puis virtuosité jubilatoire de la Canzona prima.
Mais c’est bien la voix d’Alice Duport-Percier qui aimante l’écoute. Hodie oritur nobis l’introduit dans un recitar cantando hérité de Caccini et Monteverdi. L’émission s’épanouit sous la voûte de l’édifice, tandis que les ornements prennent une fraîcheur presque rieuse jusqu’à l’Alleluia final. Dans le vaste Mater Anna, l’orgue devient davantage partenaire et l’invocation à Sainte Anne se tend progressivement vers l’imploration du salut. Avec Gaude Virgo, voici au contraire une prière heureuse : l’impératif du chant de Duport-Percier possède une telle conviction que ses mélismes semblent pouvoir convertir le plus endurci des mécréants.
Cette succession n’a pourtant rien d’un nuancier arbitraire. Tout l’art de Strozzi consiste à mettre en mouvement les affetti, jusqu’à faire de ces motets hymniques un véritable théâtre spirituel. Ainsi le long Salve Regina articule-t-il plusieurs scènes, plus graves, avant une conclusion étonnamment brève et pudique. Oleum effusum part d’un recueillement mystérieux pour gagner une célébration secrète où la souplesse du chant fait merveille. Enfin O Maria évite lamentation, refuge ou miserere : c’est la beauté même de la Vierge que contemple Strozzi [à propos de la compositrice, lire nos chroniques du 10 octobre 2008, du 5 février 2010, du 16 juillet 2014, du 7 mars 2018 et du 21 septembre 2025]. Le religieux y acquiert une ferveur presque érotique, conformément à cet art où sacré et passions humaines jamais ne s’excluent. Alice Duport-Percier y surprend encore par un grave parfaitement probant. Entre elle et un Franck Marcon attentif à faire respirer l’orgue plutôt qu’à l’exhiber, ce très beau disque rappelle cette sorte d’évidence que chez Barbara Strozzi, la dévotion n’a pas demandé aux affects de se taire.
BB
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