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Chroniques
La belle au bois dormant
féérie lyrique de Charles Silver
Présentée comme une redécouverte majeure du patrimoine lyrique français oublié, La belle au bois dormant de Charles Silver, exhumé par le Palazzetto Bru Zane qui coproduit son entrée sur la scène de l’Opéra de Saint-Étienne, laisse une impression nettement mitigée. Créée en 1902, cette féérie lyrique en quatre actes dont un prologue s’inscrit, à n’en pas douter, dans la tradition postromantique française et dans le sillage de Jules Massenet, qui fut l’un des maîtres de Silver au Conservatoire de Paris, mais l’écoute fait constamment voyager l’oreille ailleurs, et de façon souvent embarrassante. Car l’œuvre de Silver, compositeur d’origine russe né en 1868 et mort en 1949, loin de se contenter d’affirmer des influences, les exhibe sans pudeur. Ainsi les emprunts aux partitions de Richard Wagner sont-ils si manifestes qu’ils confinent au pastiche : des pans entiers de l’écriture orchestrale évoquent directement Parsifal, principalement, tandis que d’autres pages rappellent Die Meistersinger von Nürnberg, Das Rheingold ou encore Die Walküre. Là où nombre de compositeurs français de la même époque ont su assimiler l’héritage wagnérien pour en faire une matière personnelle, Silver paraît s’abandonner sans distance à la citation, jusqu’à diluer toute identité propre. L’impression d’entendre, dans l’acte ultime, une phrase échappée d’une symphonie d’Anton Bruckner n’arrange rien. La belle au bois dormant donne le sentiment d’un piètre collage, de sorte que l’engouement avec lequel le voilà de retour semble tenir d’un curieux aveuglement.
Cette faiblesse structurelle se double d’un livret peu inspiré, signé Michel Carré et Paul Collin, dont la dramaturgie peine à soutenir l’attention. Malgré quelques trouvailles – l’intrigue parallèle, plus légère, de Jacotte et Barnabé, notamment – l’ensemble manque de tension et de nécessité. Dans ces conditions, on peine à comprendre les raisons d’une résurrection présentée comme indispensable… Si le travail musicologique du Palazzetto Bru Zane génère souvent l’éloge, ce choix précis laisse songeur.
Heureusement, la mise en scène de Laurent Delvert parvient presque à donner une cohérence visuelle et dramatique à l’ensemble [lire nos chroniques de Carmen et de Don Giovanni]. Son esthétique épurée, jouant sur des structures lumineuses suspendues et des effets de verticalité, crée des images parfois saisissantes, notamment lors de la chute d’Urgèle. Le registre bouffe est également bien servi – transposé dans un Tyrol archétypique –, avec une direction d’acteurs vive et efficace, qui insuffle un réel dynamisme aux scènes secondaires.
Quant à la prestation musicale, les interprètes ici réunis défendent l’aventure avec un indéniable engagement. En princesse Aurore (et aussi en Reine, sa mère, durant le prologue), Déborah Salazar séduit par la richesse du timbre et la souplesse du legato, mais, défaillante par manque d’accroche consonantique, sa diction nuit gravement à l’intelligibilité du rôle [lire nos chroniques de Tosca et d’Il mondo della luna]. Philippe-Nicolas Martin trouve progressivement ses marques en Roi, avec la saine fermeté qu’on lui sait [lire nos chroniques d’Uthal, Lohengrin, Proserpine, Naïs, La bohème, L’elisir d’amore, Ariadne auf Naxos, Djamileh, Salome, Roméo et Juliette, L’aube rouge, enfin de Samson et Dalila], tandis que Julie Robard-Gendre impose une Urgèle savoureuse, aussi convaincante vocalement que scéniquement, et dont longtemps l’on se souviendra du rire [lire nos chroniques d’Orphée et Eurydice, Eugène Onéguine, Nabucco, Der Zwerg, Akhnaten et Cavalleria rusticana]. Anne-Lise Polchlopek brille par la présence et l’efficacité, en douce fée Primevère comme en truculente Dame Gudule [lire notre chronique de La passagère]. Après avoir prêté vie à un Page savoureusement insolent, Héloïse Poulet campe une Jacotte solide et enlevée. Parmi les réussites, Matthieu Lécroart se distingue nettement en Barnabé, avec une projection maîtrisée, une diction mieux que sûre et un sens aigu du comique. En revanche, la prestation de Kévin Amiel, en Chevalier errant puis en Prince charmant, déçoit franchement : outre des attaques maladroitement forcées, on relève une mise à mal de l’intonation qui ne favorise guère quelque satisfaction.
Au terme de cette première, le sentiment demeure celui d’avoir abordé une curiosité, sans qu’il s’agisse d’une révélation. Si l’on ne peut que saluer l’engagement des artistes, et tout spécialement celle de Guillaume Tourniaire, grand défenseur de la musique française romantique [lire nos chroniques des Aveugles, Le chalet, Ascanio, L’éclair, Les pêcheurs de perles et La sorcière], ainsi que la qualité de la réalisation scénique, l’ouvrage lui-même ne justifie guère l’enthousiasme qui entoure sa redécouverte. Plus qu’une pépite oubliée, La belle au bois dormant de Silver apparaît tout au plus comme un témoignage intéressant des errements esthétiques d’une époque cherchant de nouvelles voies.
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