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Chroniques
Benjamin Britten | War Requiem Op.66
Julien Behr, Florian Boesch et Elena Stikhina
Il faut plusieurs secondes avant que les applaudissements osent rompre le silence. Un silence dense, presque physique, qui paraît prolonger l’œuvre bien au delà de son dernier accord. À la Philharmonie de Paris, une gravité certaine incruste les visages et il n’est pas exclu que serrées soient les gorges, non sous l’effet de quelque sentimentalisme plus ou moins complaisant mais parce que l’exécution du War Requiem de Benjamin Britten, composé pour la consécration de la nouvelle cathédrale de Coventry en 1962, s’inscrit forcément dans une actualité belliqueuse que l’on eût préférée lui savoir révolue.
Dès l’origine, cet opus dépassait largement son cadre commémoratif auquel nous ne saurions le réduire. Britten déplore bien sûr la destruction de Coventry sous les bombardements allemands et fête, de sombre manière, la renaissance de l’édifice, dans un style architectural qui rend compte de l’histoire de ses ruines ; certes, il convoque la mémoire de la guerre mondiale précédente, celle que l’on dit Grande, via les poèmes de Wilfred Owen, mort au front une semaine avant l’Armistice. Mais, pacifiste qu’il est, le compositeur vise plus loin : derrière la liturgie des morts, c’est la permanence de la violence humaine qu’il interroge. Soixante-quatre ans après sa création, l’auditeur ne peut évidemment entendre cette partition comme ses contemporains de 1962. L’Ukraine, Gaza, le Liban et l’Iran composent désormais l’horizon de notre écoute – notre présent se révèle tragiquement contemporain de cette œuvre de larmes et de révolte contre l’universelle sottise.
À la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, du Chœur et de la Maîtrise, Mirga Gražinytė-Tyla ne passe évidemment pas à côté de cette dimension. Ceux qui l’ont récemment entendue jouer des pages de Weinberg et Chostakovitch, au pupitre de la même formation dont elle a été nommée première cheffe invitée pour la saison 2026/27 retrouvent ce soir une même exigence morale et son refus de l’emphase [lire nos chroniques des 14, 18 et 21 novembre 2025]. L’économie du geste frappe d’emblée. L’artiste lituanienne ne dirige jamais contre l’acoustique mais avec elle, respirant les silences autant que les sons, laissant l’espace participer pleinement à la dramaturgie. De cette immense machine orchestrale et chorale, elle tire une étonnante transparence. Plus remarquable encore, elle préserve constamment les trois plans sonores imaginés par Britten : la liturgie latine portée par le soprano et les masses chorales, les poèmes d’Owen confiés aux solistes masculins, enfin l’innocence lointaine des voix enfantines.
Dissimulée au regard, la Maîtrise de Radio France surgit comme de l’arrière d’une iconostase virtuelle. Son éloignement invente moins un ciel théologique qu’un espace symbolique où les religions ont toujours situé l’espérance humaine. Ces voix wie aus der Ferne paraissent survenir d’un ailleurs dont personne ne saurait attester l’existence autrement qu’en le mettant en scène. Quelques jours seulement avant que la guerre frappe de sa présence toujours cruelle certain sanctuaire d’Europe orientale, cette ancestrale dramaturgie se colore d’une résonance particulière.
Les trois solistes servent admirablement l’interprétation. Placée en tribune, Elena Stikhina impose une présence immédiatement saisissante [lire notre chronique de Médée]. La richesse du timbre, la chaleur de l’émission et la fulgurance des aigus confèrent au Dies Irae comme au Sanctus une autorité presque hiératique. Florian Boesch apporte une humanité bouleversante : à rebours de tout héroïsme martial, chacune de ses interventions privilégie la tendresse, avant de s’épanouir progressivement dans une fermeté pleine de noblesse [lire nos chroniques de Der Rosenkavalier, Fantaisie chorale, Die Dreigrochenoper, Wozzeck, The Giacomo variations, Die Jahreszeiten, Passio Domini nostri J.C. secundum Evangelistam Matthaeum, La damnation de Faust et Le nozze di Figaro]. Mais le héros de la soirée demeure sans conteste Julien Behr [lire nos chroniques de Pénélope, Christophe Colomb, Ciboulette, Salome, Alceste, Don Giovanni, Fidelio, Messe solennelle, The Rake’s Progress, Die Entführung aus dem Serail, Béatrice et Bénédict, La fille de Madame Angot, Shirine, Hamlet, La vestale et Jeanne au bûcher]. Dès Anthem for Doomed Youth, le ténor français impressionne par la qualité d’une projection qui ne sacrifie jamais la nuance. La voix conserve son impact jusqu’en des demi-teintes d’une délicatesse inouïe. Aux roulements de consonnes, aux inflexions du texte anglais, il associe une expressivité constamment inspirée sans céder jamais à la déclamation démonstrative. Libera me lui offre plusieurs moments de grâce. Son I am the enemy you killed, my friend bouleverse par sa simplicité même, tandis que le Dona nobis pacem final, d’une maîtrise souveraine, suspend le temps.
Musicalement, plusieurs épisodes rappellent combien Britten appartient à cette famille spirituelle qui va de Hanns Eisler à Dmitri Chostakovitch, non par le langage proprement dit, mais par une même volonté de parler à tous sans renoncer à la complexité. Les fanfares militaires détournées, les brusques changements de perspective, l’ironie mordante du duo de l’Offertorium où les soldats marchent familièrement aux côtés de la mort évoquent parfois ces œuvres qui sans illusion regardent le destin. La réécriture du sacrifice d’Abraham y gagne une force particulière : chez Owen, malgré les anges, les pères continuent d’envoyer leurs fils au charnier – difficile de ne pas entendre dans ces pages l’une des méditations les plus lucides jamais écrites sur le XXe siècle… et sur le nôtre, assurément. Quand s’éteignent les dernières mesures, les voix se résorbent dans le silence et le War Requiem n’a rien consolé car il ne promet pas, tout en affirmant ce qu’accomplit la musique en n’oubliant pas. À l’issue du concert, la salle entière, celle de notre civilisation occidentale qui sacrifie les enfants au Veau d’Or, semble néanmoins l’avoir bel et bien entendu.
BB
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