Chroniques
Hamlet
opéra d’Ambroise Thomas
Voici une œuvre et un compositeur que l’heureuse programmation de cette maison nous permet de redécouvrir. L’Opéra-Comique avait ressuscité Mignon, ce printemps à Paris ; l’Opéra de Marseille nous offre Hamlet qui n’y avait pas été représenté depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ambroise Thomas (1811-1896) fait partie de cette constellation de compositeurs français quelque peu oubliés aujourd’hui qui ont connu leur heure de gloire durant le 19ème siècle finissant et jusqu’à l’orée du 20ème, puis furent éclipsés après leur mort. Célèbre membre de l’Institut en 1851, directeur du Conservatoire à partir de 1871, le musicien a produit une œuvre abondante et rencontré succès et reconnaissance dès ses premières compositions, avec Carline en 1840.
Homme de culture, Ambroise Thomas fut un lecteur passionné du théâtre de Shakespeare dont plusieurs pièces ont fécondé son imagination musicale : Le Songe d’une nuit d’été,Hamlet,La Tempête. Letémoignage le plus vif que le compositeur porta au dramaturge élisabéthain est assurément son Hamlet. C’est sans doute cet opéra qui retient encore aujourd’hui notre intérêt, car s’y expriment, avec une libre inventivité, le sens mélodique et dramatique du musicien, l’élégance de son écriture orchestrale, le raffinement des couleurs sonores, le respect de la prosodie française. Crée le 9 mars 1868 à l’Opéra de Paris, salle Le Peletier,Hamlet suscite l’admiration de la critique et l’enthousiasme de Bizet. Dans le Journal des débats, Ernest Reyer écrit :
« Il faut saluer avec joie l’avènement à l’Opéra d’un compositeur français, surtout lorsque cette faveur immense, exceptionnelle et inespérée, est justifiée par une œuvre intéressante et forte, digne de toutes ces splendeurs, de toutes ces magnificences qui portent si haut dans le monde des arts la gloire de notre première scène lyrique ».
Ambroise Thomas et ses librettistes, Jules Barbier et Michel Carré, s’étaient concertés sur la manière d’adapter le drame de Shakespeare. Le parti adopté montre qu’ils ne se sont pas préoccupés de proposer une illustration de la pièce, mais lui ont donné une coloration romantique dans la lignée de Berlioz, en accord avec la sensibilité du temps. Rythmant en cinq actes et sept tableaux l’ouvrage, ils ont privilégié les passages chargés d’intensité émotionnelle. Tout en conservant la puissante dynamique de cette tragédie de la vengeance qui brûle la conscience disloquée du héros, ils ont modifié les enjeux shakespeariens. Ainsi changèrent-ils la perspective en adoucissant la vision pessimiste de la destinée humaine au profit des exigences lyriques et scéniques qui pouvaient assurer le succès de l’opéra, dans le contexte des conventions et des codes institutionnels. A ce propos, il faut noter que Thomas dut inclure un ballet à la mode pour satisfaire la demande d’Emile Perrin, alors directeur de l’Opéra, et réécrire pour baryton le rôle-titre initialement conçu pour ténor !
Ainsi, dans la structure de l’ouvrage, Polonius, le père d’Ophélie, est cantonné au rôle de complice de Claudius, Laërte, le frère de l’héroïne ne meurt pas, le reine Gertrude finira son existence au couvent comme châtiment et Hamlet n’est pas happé par la mort mais proclamé roi par le Spectre ! Pour ne pas choquer les Anglais, la fin fut restituée en conformité avec la source originale lors des représentations données à Londres. En dépit de ses infidélités à Shakespeare, l’œuvre, animée d’un grand élan lyrique, allie la poésie de l’inspiration à une composition rigoureuse. Riche dans l’agencement expressif des thèmes et des motifs musicaux variés, tant sur le plan orchestral que vocal, Hamlet soutient constamment, par sa densité textuelle et son unité, la tension dramatique, grave et profonde, en écho à l’âme tourmentée du Prince de Danemark et à la folie qui brisera la vie de la frêle Ophélie.
Dans le décor unique conçu par Vincent Lemaire, vibrant au rythme de la progression douloureuse de la pièce sous les lumières de Guido Levi, les personnages évoluent vers leur destin, habillés judicieusement par Katia Duflot, l’une de nos meilleures costumières de théâtre. Se déploie, entre les murs de tissu chiffonné de ce château imaginaire, la mise en scène de Vincent Broussard, intelligente et inventive, qui fait apparaître le spectre du roi défunt avançant sur l’un des murs de la salle, figure de façon métaphorique la troupe des comédiens réduit à un seul, ou propose une baignoire où s’enfonce Ophélie sombrée dans la démence. Vincent Broussard guide les acteurs avec vigilance et conduit les chanteurs à relever le défi de la scène.
Bouleversant, le soprano Patricia Cioffi incarne une Ophélie amoureuse éperdue, victime innocente de la cruauté d’Hamlet. Sa voix pure, baignée de lumière, parcourt en virtuose sa palette ; éclatante dans les aigus, elle s’assombrit puis s’élève dans des vocalises de colorature et plane sans effort dans ces zones de mystère où nous mène le chant, en particulier dans l’air inoubliable de la folie. A ses côtés, le baryton Franco Pomponi, formé à Chicago puis à New York, campe un Hamlet déchiré par le doute, lucide et brutal, héros ténébreux, prisonnier d’un sort inéluctable dicté par le désir de vengeance. Son timbre au beau velouté, sa noble prestance scénique et sa diction parfaitement articulée de la langue participent à la réussite du rôle. Face à ce duo, le couple royal démoniaque et musicalement complémentaire formé par Marie-Ange Todorovitch (mezzo-soprano) en Gertrude, femme sensuelle et dépravée que ronge le remords, et Nicolas Cavalier (basse), Claudius habité par l’esprit du mal, donnent tous deux à leur personnage une épaisseur vocale qui renforce l’abîme de leur être. Christophe Berry (ténor) est un Laërte convaincant. Bruno Comparetti, (ténor), Marcellus, Alain Gabriel (ténor), Horatio, Antoine Normand (ténor), Polinius, la basse Patrick Bolleire qui incarne un impressionnant Spectre, enfin, Jean-jacques Doumène et Kévin Amiel, les fossoyeurs, complètent une distribution sans faille auquel il faut ajouter la présence du Chœur qui, comme dans le théâtre antique, commente et accompagne l’action.
L’Orchestre et le Chœur de l’Opéra de Marseille prennent leur envol sous la baguette du chef égyptien Nader Abassi qui donne à l’ouvrage toute sa dimension musicale, lyrique et poétique, entre réel et surnaturel, salut et damnation. Précise et inspirée, respectueuse des moindres nuances de la partition, sa direction exalte les timbres, comme elle crée un espace de liberté aux voix, sans jamais les écraser. Sur cette scène, l’opéra de Thomas se déploie dans la cohérence de son écriture puissante et singulière afin de poursuivre en musique la voie mélancolique de la perte et du deuil tracée par la tragédie de Shakespeare quelques siècles auparavant.
MH
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