Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Iris Daverio, avec ses amis
Boulanger – Debussy – Dutilleux – Gaubert – Holmès – Poulenc – Ravel

1 CD Oktav Records (2026)
Un très beau CD chambriste de la flûtiste Iris Daverio avec ses amis...

Le bleu de Marc Chagall donne son titre à cet album et, plus profondément, son principe. Iris Daverio, première flûte supersoliste de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris depuis 2023, emprunte Les Amoureux en bleu à un tableau de jeunesse du peintre, et autour de la couleur, du rêve et de l’apesanteur, imagine un parcours français qui mène de Debussy à Poulenc en passant par Augusta Holmès, Lili Boulanger, Henri Dutilleux, Philippe Gaubert et Maurice Ravel. La flûte en constitue le fil, sans jamais monopoliser un programme dont la réussite tient d’abord au partage.

Ils sont ainsi onze à entourer Iris Daverio dès le Prélude à l’après-midi d’un faune, dans l’adaptation d’Iain Farrington. Emmanuel Coppey et Julie Hardelin aux violons, Paul Zientara à l’alto, Stéphanie Huang au violoncelle, Lorraine Campet à la contrebasse, Gabriel Pidoux au hautbois, Joë Christophe à la clarinette, Lucas Gioanni au basson, Jeanne Maugrenier au cor et Alexandra Bidi à la harpe, auxquels s’ajoute un chef, Nikhil Sharma, font de ce disque une véritable aventure chambriste. La réduction du Faune est étonnante, car rien ne paraît manquer de l’orchestre que l’on garde en mémoire et, pourtant, la proportion nouvelle révèle autrement la partition. Relief de la harpe, rondeur du cor et vulnérabilité de la flûte composent un Debussy comme rendu à l’essence de ses timbres.

Après cette belle entrée, les Trois Petites Pièces d’Holmès paraissent plus modestes. Toutefois, leur charme agit, surtout dans une Gigue tonique, enjouée, traversée d’un folklore imaginaire où flûte et piano ont quelque chose de deux gamins qui s’amusent [sur la compositrice, lire nos chroniques d’À Trianon, Andromède et de La montagne noire, ainsi que celle sur l’ouvrage d’Hélène Cao, La nouvelle Orphée]. Tout autre est l’urgence de D’un matin de printemps de Boulanger : fraîcheur irrésistible, nuances inscrites sans surcharge dans l’élan général et légère fébrilité empêchent la joliesse. Ici, Daverio et le pianiste Jean-Paul Gasparian [lire nos chroniques du 15 janvier 2016, du 20 janvier 2021 et du 5 août 2023, ainsi que notre recension de son CD Chopin] atteignent à une musicalité confondante. La Sonatine de Dutilleux confirme leur entente par un piano subtilement pédalisé, attentif à la couleur comme à l’équilibre, et une flûte tour à tour taquine, chantante puis bondissante, dans une lecture qui laisse respirer les métamorphoses de l’œuvre.

Avec les Trois Aquarelles de Gaubert, Stéphanie Huang vient modifier la conversation. Quel frémissement dans Par un matin clair, porté par un violoncelle généreux sur toute la tessiture ! Soir d’automne se fait tendrement méditatif, presque fauréen, tandis que la flûte déploie un lyrisme sans apprêt. Fraîche et emportée, Sérénade bénéficie d’une conduite des nuances d’une remarquable précision. Ce fort beau triptyque rappelle combien le compositeur, lui-même flûtiste, sut inscrire l’instrument au cœur d’une authentique pensée chambriste [lire nos chroniques de ses Médailles antiques et Chants de la mer].

Nouvelle métamorphose avec Le Tombeau de Couperin, confié au quintette à vent dans l’arrangement de Mason Jones. Fluidité du Prélude, savant entrelacs de la Fugue, hautbois, basson et cor admirablement exposés dans le Menuet, précision et vivacité du Rigaudon : la richesse des timbres impressionne, autant que l’élégance d’une interprétation où chacun écoute l’autre. Et c’est finalement Poulenc qui rassemble les vents autour de Jean-Paul Gasparian. Le Sextuor de 1939 n’a rien d’une aimable pochade. Derrière l’urgence et la fièvre de l’Allegro vivace, l’inquiétude affleure, une grande mélodie centrale suspendant la course avant que reparte une sinistre farandole. Le Divertissement mêle cantabile, chansonnette et gravité, quand le Finale danse comme si le temps était compté. C’est peut-être là que le projet Chagall trouve sa justification la moins illustrative, soit faire surgir la lumière sans nier l’ombre. Le jeu d’Iris Daverio possède la souplesse, la couleur et la finesse nécessaires pour conduire cette traversée, mais encore l’intelligence de ne jamais s’en proclamer le centre. Les amoureux, ici, sont peut-être d’abord ceux qui jouent ensemble.

BB