Chroniques

par bertrand bolognesi

Jean-Paul Dessy
Tuor Qua Tuor – A Quarter Quartet – Orée Oraison Hors-Raison

1 CD Cypres (2025)
CYP 4669
Le Quatuor Tana a gravé trois opus du compositeur belge Jean-Paul Dessy...

Le Quatuor Tana poursuit son compagnonnage avec Jean-Paul Dessy (né en 1963) dans ce CD enregistré à Mons à la fin de l’année 2024. S’y trouvent réunies trois œuvres écrites sur près d’un quart de siècle. Cette fidélité artistique, revendiquée de part et d’autre, est moins une posture qu’un véritable laboratoire d’écoute où se construit, dans la durée, une familiarité avec un langage singulier. Disons-le d’emblée, ce type d’esthétique, volontiers contemplative, étirée, fondée sur la répétition et la lente transformation des matières, ne nous est guère familier ; ajoutons que pour en mesurer la saine occasion de s’y plonger, nous n’en cultiverons point plus avant le goût. De fait, la musique de Dessy ne cherche d’ailleurs pas à séduire : elle s’installe, elle insiste, elle creuse.

Dans Tuor Qua Tuor (2008), premier jalon du disque, se déploient des effets de psalmodie, plus ou moins scandés, où l’on croit parfois entendre des réminiscences de vièle ou de bourdon aux accents presque ancestraux. Le violoncelle y joue un rôle axial, organisant un espace sonore qui relève davantage du rituel que du discours. A Quarter Quartet (2024) prolonge cette démarche dans une forme plus mobile, mais sans en infléchir radicalement les principes. Structurée en sept épisodes, l’œuvre cultive un caractère planant, par moments guitaristique, dont la dimension répétitive peut laisser à distance. Pourtant, à mesure que l’écoute se prolonge, quelque chose s’opère, qui relève moins de l’adhésion que d’une forme de disponibilité, comme si cette insistance même finissait par déplacer les attentes.

Oréé Oraison Hors-Raison (2000), dernière pièce au menu, avec l’adjonction d’un second violoncelle que tient le compositeur lui-même, densifie le propos sans le rendre plus immédiatement accessible. La musique y gagne en épaisseur et en grain tout en conservant sa dimension incantatoire, presque liturgique, qui fait la signature Dessy, pour ainsi dire. Aussi est-ce peut-être là que l’engagement des quartettistes prend tout son sens, car, au delà de l’affinité évidente avec tel univers, ce travail au long cours peut aussi s’entendre comme une mise à l’épreuve féconde de l’identité du quatuor. Et d’alors penser à cette réflexion de Luciano Berio : « Le rock représente […] une pulsion d’inclusion […], d’intégration de l’idée […] d’une multiplicité de la tradition » ; transposée à un tout autre contexte, l’idée éclaire ce que Tana semble chercher ici : non l’adhésion à un style, mais l’élargissement de son propre champ d’expérience, l’intégration de pratiques d’écoute et de jeu qui débordent les cadres habituels du quatuor à cordes – « hommage aux forces libératrices de l’éclectisme », dit encore Berio (in Commentaires sur le rock, 1967), comme en écho à Consolatum (plage 11), proprement purcellien, mais encore aux plaintes presque animales au milieu d’Oréé Oraison Hors-Raison, parfois proche d’un râga (par-delà ses proportions).

La réussite de l’aventure tient autant à la qualité de l’interprétation des Tana, dont il faut saluer la maîtrise des nuances extrêmes comme le sens aigu des équilibres, qu’à ce geste d’ouverture [lire nos chroniques du 6 décembre 2013, des 29 janvier et 28 septembre 2014, des 25 juin et 12 décembre 2016, du 10 septembre 2017, du 16 juin 2019 et du 16 mars 2024]. Pour l’auditeur rétif, l’expérience pourra rester partielle mais toujours stimulante, précisément parce qu’elle déplace les lignes d’écoute.

BB