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Chroniques
Henriëtte Bosmans
Mélodies – Six Préludes pour piano – Sonate pour violon et piano
La redécouverte des compositrices du premier XXe siècle ne saurait relever d’un simple réflexe réparateur ; encore faut-il que les œuvres retrouvent, par elles-mêmes, le chemin de l’écoute. Deuxième volume de la collection Voix étouffées consacrée aux musiciens frappés par les persécutions nazies [lire notre critique du volume Schönberg], Le diable dans la nuit invite ainsi à parcourir l’univers d’Henriëtte Bosmans (1895-1952), figure de la vie musicale néerlandaise dont la carrière fut brisée par l’Occupation avant de reprendre, brièvement, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Pianiste accomplie autant que compositrice, elle laisse une production où la mélodie semble finalement constituer le lieu le plus personnel de son inspiration.
C’est à juste titre que l’album débute par les œuvres de la maturité. Les mélodies composées entre 1945 et 1949 révèlent une écriture désormais débarrassée de tout académisme, d’une sobriété expressive qui touche souvent juste. The Artist’s Secret et Lead, Kindly Light atteignent une intériorité où l’on songe tour à tour à Poulenc et à Britten, sans que Bosmans ne renonce jamais à sa propre voix. Plus dramatique, Dit Eiland entretient une tension presque théâtrale, tandis que Daar komen de Canadezen et Gebed témoignent de l’émotion encore vive de la Libération. Quant à La chanson des marins hâlés, elle frappe par un dépouillement presque liturgique où les interventions a cappella répondent au piano dans une atmosphère funèbre et mystérieuse. Un regret s’impose néanmoins tout au long de ces pages : la diction du soprano Elizaveta Agrafenina, par ailleurs infiniment expressif, demeure souvent trop imprécise pour laisser pleinement goûter une prosodie qui constitue pourtant l’un des ressorts essentiels de son art. L’obstacle se révèle particulièrement sensible dans les textes anglais et néerlandais, dont la compréhension devient pratiquement impossible sans le recours au livret.
Écrit en 1935, Le diable dans la nuit, qui donne son titre au disque, occupe une position charnière. Sur le poème savoureux de Paul Fort, Bosmans adopte une déclamation volontiers psalmodiée où percent autant la gouaille populaire d’un Kurt Weill que certaines inflexions du Poulenc (L’anguille, par exemple). L’écriture harmonique s’y montre plus audacieuse, affranchie des séductions postromantiques, tandis que l’humour grinçant du texte trouve un équivalent musical d’une réjouissante verdeur.
Le retour dans le temps, avec la Sonate pour violon et piano de 1918, éclaire par contraste le chemin parcouru. Cette œuvre témoigne d’un métier déjà remarquable, admirablement servi ici par Sarah Bayens et Dimitri Malignan, pianiste dont jamais ne se dément la frappe de velours. Le premier mouvement (Allegro passionato) chante avec une éloquence volontiers fauréenne, parfois traversée d’élans brahmsiens. Le bref scherzo (Non troppo presto) concentre davantage l’attention, tandis que l’Adagio semble prolonger, plusieurs décennies après eux, certains climats de Duparc. Pourtant, malgré l’excellence de l’interprétation, l’auditeur en vient peu à peu à naqueter devant une personnalité artistique dont il devine l’imminence sans jamais la voir réellement advenir.
Les Six Préludes pour piano de 1917 referment notre écoute (ce compte-rendu ne suit pas l’ordre du CD) sur une impression plus favorable. Certes, la jeune compositrice y regarde encore vers ses modèles, mais plusieurs pages laissent nettement entrevoir une imagination qui ne demande qu’à s’émanciper. Le troisième prélude, avec son papillonnement gracile, comme le cinquième, dont fascinent les errances harmoniques, retiennent en particulierl’attention, quand le deuxième évoque fugacement quelque cabaret moscovite privé de ses paroles. Sans constituer encore les pages les plus accomplies de Bosmans, ces miniatures annoncent avec discrétion la musicienne révélée dans les mélodies de l’après-guerre. Voilà précisément ce que cet enregistrement fait entendre : moins la réparation d’un oubli que l’éclosion progressive d’une voix authentique.
BB
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