Chroniques

par bertrand bolognesi

Arnold Schönberg
réductions chambristes des Op.9, Op.15 et Op.16

1 CD Hortus (2024)
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Fort bel enregistrement des trois opus de Schönberg en version chambriste...

Il est peu de compositeurs qui aient autant souffert des caricatures qu’Arnold Schönberg. Pour beaucoup, son nom demeure associé à l’atonalité mal comprise, à la série dodécaphonique, encore bien mystérieuse pour certains esprits, et à une modernité injustement réputée austère quand bien même Von Heute auf Morgen fut une opérette dodécaphonique, par exemple ! Le programme enregistré par Amaury du Closel avec l’orchestre Les Métamorphoses et le pianiste Thomas Tacquet montre combien le Viennois demeure profondément enraciné dans l’héritage romantique. Plus encore, il rappelle qu’avant d’être un théoricien révolutionnaire, Schönberg fut un poète du timbre, de la couleur et de l’expression.

Cette publication s’inscrit dans le projet porté depuis plus de vingt ans par le Forum Voix Étouffées, consacré aux compositeurs victimes du nazisme [lire nos chroniques des 24 et 30 janvier 2008]. La cohérence du menu repose toutefois moins sur une dimension mémorielle que sur une réflexion passionnante autour de l’arrangement, de la réduction et de la transmission. Schönberg fut lui-même un arrangeur infatigable, son disciple Webern le fut également. Les trois œuvres que réunit le présent CD témoignent de cette volonté de faire entendre autrement des partitions parfois réputées difficiles.

Ainsi la Kammersinfonie Op.9 bénéficie-t-elle de la célèbre réduction réalisée par Webern en 1922-1923. Loin d’appauvrir l’original, celle-ci en révèle les lignes de force. L’inflexion demeure délicatement romantique, mais le tissu contrapuntique gagne en lisibilité. Chaque voix trouve sa place dans une texture admirablement équilibrée, servie par des timbres soigneusement choisis. L’énergie même de l’œuvre semble décuplée par le petit effectif. Amaury du Closel et ses musiciens ne cherchent jamais à compenser l’absence du grand orchestre mais profitent plutôt de cette miniaturisation pour mettre à nu l’extraordinaire vitalité d’une partition que Schönberg considérait lui-même comme un tournant de son évolution.

Les Fünf Orchesterstücke Op.16 nous transportent trois années plus tard dans un univers autrement radical. La réduction chambriste réalisée par le compositeur en 1920 agit comme une loupe. Les détails surgissent avec une netteté fascinante. Le premier numéro demeure rugueux à souhait et le deuxième révèle un lyrisme que l’on oublie trop souvent chez Schönberg et dont Berg prolongera bientôt l’élan. Quant au troisième, il avance en grand secret, au cœur de cette Klangfarbenmelodie dont le compositeur fut l’un des plus subtils inventeurs. Loin d’atténuer la modernité de l’œuvre, la réduction la rend paradoxalement plus perceptible encore.

Mais c’est peut-être dans Das Buch der hängenden Gärten Op.15 que ce disque trouve son centre émotionnel. Composé entre 1907 et 1909 sur quinze poèmes de Stefan George publiés en 1895, le cycle marque l’une des grandes ruptures de l’histoire du Lied. Pourtant, ce qui frappe n’est d’abord pas l’audace du langage musical mais l’extraordinaire acuité intérieure du parcours proposé. Il ne saurait être indifférent que le recueil de George paraisse la même année que les Études sur l’hystérie (Studien über Hysterie) de Freud et Josef Breuer, non que l’homme de lettres s’en soit tenu informé mais parce qu’à la capitale impériale quelque chose est dans l’air. Bien avant que Schönberg ne le mette en musique, désir et angoisse cheminent déjà ensemble dans le Livre. Plus le narrateur s’approche de l’être aimé, plus celui-ci semble lui échapper. Aux jardins d’alors s’affirmer moins décor qu’espace psychique. La fièvre, l’attente, le manque, la menace, puis finalement le deuil irriguent l’ensemble du cycle. Lorsque treize ans plus tard le musicien s’empare de ces vers, la psychanalyse a déjà commencé à transformer la compréhension moderne du sujet. Sans qu’il soit nécessaire d’établir quelque filiation directe, il est difficile, depuis notre aujourd’hui, de ne pas entendre dans cet opus quelque chose de la découverte freudienne selon laquelle le désir porte souvent en lui l’angoisse, selon une ambivalence explorée ensuite par Lacan (Séminaire X, 1963).

L’adaptation réalisée en 2007 par Howard Burrell pour l’effectif du Pierrot lunaire s’avère remarquable de pertinence. La réduction ne retire rien à la tension expressive de l’original pianistique : au contraire, elle en souligne les nervures. Quant à Maria Schellenberg, elle s’y révèle simplement extraordinaire. Son impact vocal est immédiatement séduisant, la diction exemplaire, mais encore est-ce sa sensibilité dramatique qui bouleverse. Dans les moments de rigueur comme dans les élans lyriques, le mezzo-soprano restitue avec une expressivité irrésistible les tourments du narrateur. Peu de chanteuses savent aujourd’hui faire entendre avec une telle évidence la dimension presque théâtrale de ce cycle.

Servi par des interprètes pleinement investis dans leur propos, ce premier volume de la collection Voix Étouffées réussit un pari délicat : éclairer autrement des œuvres majeures sans jamais sacrifier leur force expressive. Voilà un disque qui rappelle opportunément que la modernité ne s’oppose pas au lyrisme et qu’elle en invente parfois les formes les plus troublantes.

BB