Chroniques

par bertrand bolognesi

Elsa Barraine
Élévation – Musique rituelle – Préludes et fugues – Reflets magyars

1 CD Tempéraments/Radio France (2025)
TEM 316076/DDD
À la découverte de l'œuvre d'orgue d'Elsa Barraine, grâce à Lucile Dollat...

Improprement appelé Livre des morts tibétain, le Bardo Thödol n’est pas un traité décrivant l’au-delà. Il constitue d’abord une expérience d’écoute. Pendant les quarante-neuf jours qui suivent la mort, un moine ou un proche lit le texte au défunt dont la conscience, affranchie du corps, est supposée toujours apte à l’entendre. Plutôt que de raconter un voyage, cette parole le guide. À mesure que surgissent divinités paisibles, divinités irritées, démons ou lumières éblouissantes, le mort est invité à reconnaître qu’il ne rencontre jamais que les projections de son propre esprit. De cette écoute dépend l’issue du passage : réincarnation ou délivrance. Bien plus qu’un livre, le Bardo Thödol est donc un rituel sonore.

C’est à cette tradition que se confronte Elsa Barraine [lire notre chronique de sa Deuxième Symphonie] en 1967 avec Musique rituelle, vaste partition pour orgue et percussions qui renouvelle profondément son langage. Il ne s’agit nullement d’un orientalisme de circonstance, encore moins d’une quelconque illustration musicale du texte tibétain, mais de la recherche d’un temps suspendu où la résonance, le rythme et la durée sont les acteurs d’un drame spirituel. Dès L’Évanouissement, une grandiloquence austère, presque horrifique, ouvre l’espace rituel. Les longues arabesques des Divinités paisibles déploient ensuite leurs lentes métamorphoses avant que les grondements acides des Divinités irritées fassent basculer le discours dans une implacable violence. Avec Les démons, l’écriture acquiert une âpreté presque uliginaire où la toccata de l’orgue semble émerger d’un terrain obscur que domine le xylorimba. Après La fermeture des portes, les immobiles Crochets de la grâce, dont l’aura répétitive évoque fugitivement Morton Feldman, procurent un apaisement saisissant, avant que La délivrance différée dissolve peu à peu l’écoute dans les longues résonances métalliques des gongs frottés et l’ascension inlassablement régénérée de l’orgue.

Le parcours d’Elsa Barraine (1910-1999) éclaire cette évolution. Élève de Paul Dukas, quatrième femme à obtenir le Premier Grand Prix de Rome, résistante pendant l’Occupation, cofondatrice du Front national des musiciens, puis progressivement marginalisée après sa rupture avec le Parti communiste français, la compositrice n’aura cessé d’accorder son œuvre à ses engagements. Mais jamais ceux-ci ne furent exclusivement politiques : des chants de prière hébraïques de ses premiers Préludes et Fugues jusqu’au Bardo Thödol, en passant par les mélodies populaires hongroises, l’artiste a manifesté une constante curiosité pour des traditions spirituelles ou culturelles que toujours elle s’abstint de folkloriser : ainsi sont-elles dans son travail autant de voies d’accès à une réflexion sur le temps, la mémoire, la communauté et, finalement, sur le destin de l’être humain.

En remontant ainsi le cours de sa création, les autres pages du programme ici enregistré dessinent les étapes de cette lente métamorphose. Les Reflets magyars (1961), bâtis sur un thème recueilli par Bartók, séduisent par leur science de la variation : on croit parfois entendre Kodály, Lajtha, voire le premier Messiaen dans le cinquième Reflet, tandis que le quatrième, sorte de marche légèrement cabossée, finit par se figer dans ses propres redondances. Plus concise, Élévation (1958) apparaît comme un précieux jalon, dont la sérénité contemplative semble annoncer déjà La délivrance différée de Musique rituelle. Les deux Préludes et Fugues de 1928 et 1929 clôturent ce rebours chronologique. Encore fortement inscrits dans le sillage de César Franck ou de Maurice Duruflé, ils témoignent d’un métier sûr sans encore posséder la liberté de ton des œuvres tardives. Seule la seconde fugue ose une couleur plus singulière. Magnifiquement défendu, sur l’orgue Gerhard Grenzing de l’Auditorium de la Maison de la radio et de la musique, par Lucile Dollat dont les registrations comme le sens des architectures forcent constamment l’admiration, et par les percussionnistes Florent Jodelet et François Vallet, ce programme, paru dans la collection Tempéraments de Radio France, révèle un itinéraire bien plus qu’une succession de styles, dessinant une inlassable quête intérieure.

BB