Chroniques

par bertrand bolognesi

Richard Strauss | Vier letzte Lieder, opus posthumum
Dmitri Chostakovitch | Symphonie en ut mineur Op.65 n°8

Golda Schultz, The Cleveland Orchestra, Franz Welser-Möst
Philharmonie, Paris
- 6 octobre 2026
Franz Welser-Möst dirige le Cleveland Orchestra à la Philharmonie de Paris...
© michael pöhn

Vier letzte Lieder ? Pas tout à fait… après Frühling, September, Beim Schlafengehen et Im Abendrot, achevés en 1948, Richard Strauss écrivit encore, pour voix et piano, Malven sur des vers de la militante féministe suisse Betty Wehrli-Knobel – le poème, paru dans Die Weltwoche du 29 octobre 1948, à l'occasion d'un compte rendu du recueil Neue Gedichte de la femme de lettres, avait attiré l’œil (et l’oreille) du compositeur bavarois. Gardée par Maria Jeritza, à qui Strauss l’avait offerte, la partition ne fut révélée qu’après la mort de la cantatrice, puis créée en 1985 par Kiri Te Kanawa et Martin Katz. On se gardera d’en faire rétrospectivement le cinquième volet d’un cycle dont Strauss lui-même n’arrêta ni le titre ni même l’ordre : Ernst Roth réunit et baptisa après la mort du maître les quatre pages que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Vier letzte Lieder. À Paris, Renée Fleming donna naguère Malven au piano avec Christoph Eschenbach, et c’est plus tard que Wolfgang Rihm en réalisa, pour la Staatskapelle de Dresde, une orchestration que créèrent Anja Harteros et Christian Thielemann à l’Osterfestspiele Salzburg [lire notre chronique du 19 avril 2014]. Ainsi existe-t-il donc, sinon cinq Derniers Lieder du moins une cinquième mauve propre à délicieusement déranger l’arithmétique, parce que Strauss, âgé de quatre-vingt-quatre ans, fut convaincu par un texte qui n’appartenait pas du tout à son univers littéraire habituel, poème dont il supprima deux vers et dont il fit son ultime Lied achevé.

Autour de ces pages ultimes rôde d’ailleurs un joli bric-à-brac d’histoires. À Londres, en 1947, comme un journaliste demandait au vieux Richard quels étaient ses projets, il répondait, bourru : « na, sterben halt! », autrement dit « bah, mourir, quoi ! ». La scène est attestée, moins nombre d’enjolivements ultérieurs. Quant à la création des Vier letzte Lieder, le 22 mai 1950, par Kirsten Flagstad et le Philharmonia Orchestra sous la vertigineuse battue de Wilhelm Furtwängler, elle nourrit une cocasse énigme discographique. Bande BBC disparue, acétates captés chez lui par le collectionneur Thomas Godfrey, répétition générale ou concert effectivement radiodiffusé ?... Le maharajah de Mysore, qui avait garanti financièrement l’entreprise (à hauteur de 4 800$ de l’époque, soit environ 59 200€ d’aujourd’hui) aurait même reçu par avion des cires gravées dès le lendemain… Autant dire que si l’on entend sterben, l’acte de naissance phonographique demeure brumeux.

Ce soir, Golda Schultz est la splendide guibre de ces quatre chants [lire nos chroniques de Die Walküre à Paris puis à Munich, Parsifal, Turandot, Ihr habt nun Traurigkeit, Résurrection et Der Freischütz]. Après trois notes graves assez ingrates dans Frühling, le timbre prend soudain chair, le legato s’élève, souverain, et s’épanouit la puissance, sans jamais forcer. September paraît dès lors d’une évidence confondante. Dans Beim Schlafengehen, le soprano se promène comme l’on respire dessus un Cleveland Orchestra volontairement distant, avant que son échange avec le premier violon solo, Joel Link, dans Im Abendrot, semble communiquer à celui-ci le moelleux dont il manquait jusque-là. Franz Welser-Möst refuse l’opulence attendue, tient à maigreur tout lyrisme et surveille l’effusion : voici un Strauss digne, nœud papillon ajusté, fort loin de la brasserie. Cette réserve finit par convaincre pleinement.

On associe si volontiers Welser-Möst au répertoire germanique que le retrouver dans la Symphonie en ut mineur Op.65 n°8 de Dmitri Chostakovitch pourrait paraître incongru. Ce serait oublier que le chef affirme lui-même qu’elle est celle de ce compositeur qu’il a le plus souvent jouée, et la première qu’il ait jamais abordée. Créée à Moscou le 4 novembre 1943 par Evgueni Mravinski, son dédicataire, elle entendait, selon Chostakovitch, recréer « le climat intérieur de l’être humain assourdi par le gigantesque marteau de la guerre » (brochure de salle). Et la distance qui seyait à Strauss de s’y faire gel. Dru mais clair, l’immense premier mouvement (Adagio. Allegro non troppo) refuse tout gras, tandis que Welser-Möst conduit admirablement crescendo et superposition des strates jusqu’au déchaînement. Robert Walters fait du long solo de cor anglais une saisissante déchirure. Rien ne se détend dans l’Allegretto : là où la partition ménage pourtant ironie, valse grossière et piccolo moqueur, le chef, lapidaire, efface tout humour. Mary Kay Fink (piccolo) et Joshua Smith (flûte) aiguillonnent ce paysage hostile.

Réécouter, le lendemain du concert, les trois versions Mravinski trouble les ressemblances. Le Soviétique est encore plus radicalement maigre, dans un dessin infiniment défini, de sorte qu’a posteriori la lecture de Welser-Möst paraît presque épaisse et fait davantage crier la petite harmonie, exaltant l’éclat exceptionnel des cuivres. Dans le troisième chapitre (Allegro non troppo), les cordes denses et toniques installent cet entrefer où ne cessera plus de circuler une extrême tension. Nathaniel Silberschlag au cor et Afendi Yusuf à la clarinette s’y distinguent superbement. Les quatre flûtes en flatterzunge sur les pizzicati, tandis que violoncelles et contrebasses poursuivent leur mélopée obsessionnelle, ouvrent d’étranges perspectives timbriques.

Le Largo révèle mieux encore l’écart. Mravinski y trouvait une tendresse que Welser-Möst refuse. Dans l’Allegretto final, la sonorité générale du Cleveland Orchestra atteint par instants le presque vitrescible, notamment grâce à des bois épatants, avant que les graves retrouvent leur âpreté maligne. Le beau trait à doubles cordes de Joel Link n’annonce aucune réconciliation. Si l’œuvre rejoint finalement ut majeur, contrairement à la Cinquième de Beethoven « il n’y a plus de victoire à célébrer », rappelle judicieusement Hélène Cao (même source). Le calme advient, certes, mais triste, résigné, quasiment dépressif.

Afin de congédier cette noirceur – après tout, la tournée d’un grand orchestre international reste une fête –, rien de mieux qu’un rêve. Träumerei, septième des Kinderszenen Op.15 de Robert Schumann, est ici donné en bis dans l’orchestration de Josef Strauss – frère cadet de Johann Strauss II, nullement parent de Richard. Ce choix n’est pas innocent, puisque le 23 janvier 1924, le Cleveland Orchestra et Nikolai Sokoloff (1886-1965), qui en fut le tout premier chef (de 1918 à 1933), gravaient déjà Träumerei (Brunswick), aux premiers pas de l’histoire discographique de la phalange nord-américaine. Quoique non précisément attesté par quelque document faisant autorité, il est fort probable que l’orchestration entendue ce soir fut alors utilisée. Et cent deux ans plus tard, Franz Welser-Möst réveille ce souvenir, rendant ainsi bel hommage à l’histoire de son orchestre ainsi qu’au maître qui durablement l’installa dans le paysage artistique étatsunien, le violoniste, compositeur et chef d’orchestre d’origine kiévienne Sokoloff. D’un Strauss l’autre, il revient donc à Schumann de préluder la nuit.

BB

NB | Diffusé en direct sur la plate-forme Philharmonie Live, ce concert y demeure disponible jusqu’au 6 octobre 2027 : ne vous en privez surtout pas !