Chroniques

par bertrand bolognesi

récital du pianiste Alexandre Kantorow
Alkan, Beethoven, Chopin, Liszt, Medtner et Scriabine

Philharmonie, Paris
- 24 mars 2026
Fort beau récital du pianiste Alexandre Kantorow à la Philharmonie de Paris...
© sasha gusov

D’emblée, Ferenc Liszt impose un cadre presque implacable. Les Variationen Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen” S.179 (1862), héritées de la cantate BWV 12 (1714) de Johann Sebastian Bach, dressent une architecture de douleur et de rédemption qu’Alexandre Kantorow aborde d’abord avec une tension à vif. Le jeu, sec, presque osseux, semble hésiter entre nerf et souffle, comme si l’énergie précédait encore la pensée. Puis survient le choral et, avec lui, une métamorphose : le son s’arrondit, la ligne se déploie, l’interprète trouve son centre. La faconde lisztienne cesse d’être épreuve pour se faire lieu de transfiguration.

La Sonate en fa mineur Op.5 (1903) de Nikolaï Medtner prolonge cet élan dans une fresque dense, héritière de Beethoven. Mais depuis ce balcon qui mêle trop les résonances, la perception demeure tavelée, comme troublée à sa source. Les lignes s’embrument, les contours se dissolvent et l’on perçoit davantage une masse en mouvement qu’un détail ciselé — frustration d’autant plus vive que l’engagement du pianiste ne fait aucun doute.

Après l’entracte, le récital semble changer d’état. Le Prélude en ut# mineur Op.45 de Fryderyk Chopin s’y déploie comme une respiration en forme libre, presque disloquée, où se suspend le temps. Kantorow y privilégie l’instant, le frémissement, une poésie du flottement où la musique ne se construit plus, mais advient. Et surgit, directement enchaîné, La chanson de la folle au bord de la mer. Ce huitième des Préludes Op.31 (1844-47) de Charles-Valentin Alkan n’est plus seulement une pièce, mais un paysage mental, une scène intérieure où la musique vacille au bord d’elle-même. Dans cet écart vertigineux entre les aigus et les profondeurs s’ouvre une béance. On songe aux gouffres gothiques d’Ann Radcliffe, aux héroïnes égarées des sœurs Brontë ou aux visions telluriques du plus contemporain John Cowper Powys, tous perdus dans des paysages où le monde extérieur se révèle miroir d’une dérive intérieure. Alexandre Kantorow ne surligne rien et laisse advenir la folie dans cette ritournelle aiguë qui persiste, tandis que, dans les abysses du clavier, une force obscure gagne le terrain. Ici, tout est affaire de distance, de vertige, de lente submersion. Et lorsque la matière musicale se défait, que la ligne s’effiloche jusqu’à disparaître, ce n’est point effet mais pur effondrement. Rarement Alkan aura paru aussi nécessaire, aussi moderne, dérangeant. Avec Vers la flamme (1914) – donné en bis samedi dernier après le Troisième Concerto de Prokofiev [lire notre chronique du 21 mars 2026] –, Alexandre Scriabine pousse comparable logique jusqu’à l’embrasement. La tension, jusque-là contenue ou contrariée, trouve enfin son adéquation parfaite. Kantorow y déploie une montée d’une saisissante continuité, laissant le poème se consumer de l’intérieur, jusqu’à un point où le son lui-même se réalise lumière.

La Sonate en ut mineur Op.111 de Ludwig van Beethoven surgit dès lors comme résolution consciente d’elle-même, noésie en acte. Le premier mouvement (Maestoso – Allegro con brio ed appassionato), excessif et quasiment lisztien avant l’heure, projette un geste héroïque, instable, à la limite de la rupture. Puis l’Arietta raccoise le monde : tout s’y resserre, se polit, s’intériorise. Le temps cesse d’être flux pour gagner vertu d’espace où peu à peu se dépouille la musique, jusqu’à toucher une forme de silence habité.

Encore pourrait-on croire le voyage achevé. Refusant toute retombée, Alexandre Kantorow [lire nos chroniques du 25 juillet 2016, du 30 septembre 2021 et du 2 novembre 2024] offre en bis un geste presque insensé : l’Isoldes Liebestod de Richard Wagner (Tristan und Isolde), transcrite par Liszt (1867) ! Loin des miniatures coutumières de l’exercice, c’est toute une scène qui se joue là, un adieu d’opéra porté jusqu’à l’extase. Pourtant – et c’est peut-être le plus troublant – rien n’y paraît excessif. Après un tel programme, la survenue de cette mort paraît aller de soi. Par la superposition des plans, les nappes d’accords, les trémolos, Liszt recrée l’élévation wagnérienne ; Kantorow en épouse le mouvement avec une simplicité désarmante. Ce qui pouvait n’être que démesure est évidence, l’effort cède en abandon. Aussi le récital ne s’achève-t-il pas mais se dilate, la musique ne conclut plus et, dans cet élan suspendu, presque métaphysique, semble refuser, obstinément, de finir.

BB