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Chroniques
Orchestra Filarmonica della Scala di Milano
un programme russe : Sergueï Prokofiev et Piotr Tchaïkovski
Ce soir, la Philharmonie de Paris accueille l’Orchestra Filarmonica della Scala, pour un concert dirigé par son chef, Riccardo Chailly. Le menu prend des allures classiques, sur la feuille, avec un concerto suivi d’une symphonie, bien que sa réelle teneur lorgne volontiers vers la modernité d’il y a un tout petit siècle. Le point commun des deux opus programmés : ils sont signés par deux grands musiciens russes, Tchaïkovski et Prokofiev.
Pour commencer, le Concerto en ut majeur Op.26 n°3 que le plus jeune des deux concevait entre 1917 et 1921, et qu’il créa lui-même au clavier, à Chicago, le 16 décembre 1921. Dès les premières mesures, la tendresse presque suspendue des clarinettes installe un climat d’une délicatesse inattendue, comme en retrait du contraste incisif souvent associé à cette œuvre, dont la présente exécution déjoue toute routine interprétative. L’entrée du soliste surprend elle aussi : d’une articulation un rien sèche, Alexandre Kantorow semble chercher quelque point d’équilibre dans une pédalisation copieuse qui déconcerte. Très vite, le jeu s’assouplit, également porté par la direction de Chailly, attentif à ne pas réduire la partition à sa seule énergie constructiviste. D’une exemplaire tonicité, les cordes maintiennent un tissu orchestral luxueusement nuancé, dont on apprécie la netteté des plans comme le velours des contrebasses. La partie médiane et ses cinq variations confirme cette intelligence des ruptures : marche initiale d’une élégance presque chorégraphique, puis épisodes plus âpres, jusqu’à une tension véritablement saisissante dans les moments de crispation. Le chef italien excelle à en ménager les transitions, sans jamais forcer le trait, laissant affleurer un moelleux orchestral rare dans cet opus. Emporté sans brutalité, le final bénéficie d’une superbe respiration, notamment lors du retour, aux bois, du thème du mouvement initial, alors presque lyrique. S’y révèle un pianiste à la souplesse funambulesque. En bis, Kantorow [lire nos chroniques du 25 juillet 2016, du 30 septembre 2021 et du 2 novembre 2024] donne Vers la flamme Op.72 que Scriabine écrivit en 1914 : d’abord tenu avec une certaine sévérité qui n’est point rigueur, le poème s’élève peu à peu en intensité intérieure jusqu’à une incandescence profondément habitée.
Passé l’entracte, la Symphonie en fa mineur Op.36 n°4 de l’aîné impose un tout autre paysage émotionnel. La fanfare initiale, figure du fatum selon le compositeur, surgit avec autorité, mais sans dureté, immédiatement relayée par des cordes d’une remarquable souplesse de phrasé. Riccardo Chailly ose des transparences chambristes d’un raffinement inouï. Et l’Andantino d’atteindre des sommets de poésie, via le chant du hautbois, d’une éloquence simple, trouvant une tendresse bouleversante dans les répons des cordes graves. Le retour du thème, finement irisé par les bois, touche à une forme de grâce suspendue, sans jamais sombrer dans l’affectation. Le Scherzo, tout en pizzicati, montre une facette plus joueuse dont la précision s’avère admirable, avant de laisser éclater une petite harmonie brillante et des cuivres subtilement nuancés. Allegro con fuoco, le final, lancé avec une énergie irrésistible, déploie les saines forces de la formation milanaise sans jamais sacrifier la lisibilité. L’impact rythmique, porté par un timbalier en verve, contribue à cette impression de jubilation maîtrisée.
Après avoir mené la fosse lors des représentations in loco de Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, pour l’ouverture de la nouvelle saison de la Scala [lire notre chronique du 7 décembre 2025], maestro Chailly offre en bis un extrait particulièrement roboratif de l’opéra, dans une vigueur décisive et cependant jamais brutale que salue une salle comble et plus qu’enthousiaste.
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