Chroniques

par hervé könig

Леди Макбет Мценского уезда | Lady Macbeth de Mzensk
opéra de Dmitri Chostakovitch

Teatro alla Scala, Milan
- 7 décembre 2025
Vasily Barkhatov met en scène "Lady Macbeth de Mzensk" à Milan...
© brescia e amisano

Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch ouvre ce soir la saison du Teatro alla Scala dans une nouvelle production très attendue. Avant tout, c’est à une soirée musicale majeure que nous assistons, portée par la direction de Riccardo Chailly qui renouvelle profondément notre écoute de cet opéra trop souvent réduit à sa brutalité expressionniste. Dès les premières mesures, Chailly impose une lecture d’un lyrisme inhabituel, mais jamais complaisant. Là où nombre de chefs privilégient la scansion sèche, l’ironie acide, la mécanique implacable, il choisit de mettre au premier plan la matière chantante, la sensualité du tissu orchestral, la respiration et l’inspiration mélodique. Ce parti pris éclaire l’œuvre d’une lumière neuve : Lady Macbeth cesse d’être seulement un réquisitoire social et redevient un drame du désir. Katerina n’est plus une figure glacée écrasée par la violence masculine, elle est plus que jamais une femme ardente, traversée par un amour que l’orchestre exalte avec une intensité renouvelée. Le chef rend audible l’ennui, le désir, la chair, la pulsion vitale et le sentiment ; ce faisant, il réhabilite la dimension profondément humaine de l’œuvre.

Cette lecture musicale, d’une cohérence et d’une force rares, se heurte toutefois à une mise en scène problématique. Vasily Barkhatov [lire nos chroniques de Jenůfa, Die Soldaten, L’invisible, Le joueur, Siberia, Le Grand Macabre et Boris Godounov] transpose l’action du XIXe siècle du récit de Nikolaï Leskov dans les années de dictature stalinienne, introduisant, durant les interludes, un second plan narratif : c’est l’instruction policière de Katerina et de Sergueï. Ce procédé instaure un va-et-vient constant entre la genèse du crime et son châtiment à venir, entre l’élan passionnel et l’écrasement répressif. Si le travail sur les décors (Zinovy Margoline), les lumières (Alexander Sivaev) et l’atmosphère est d’un raffinement indéniable, cette construction met à distance le drame au lieu de l’approfondir. L’émotion est rendue impossible par la démonstration, la compassion devient impensable et les grandes questions morales – le pousse-au-crime, la responsabilité, la violence, le bien-fondé de la punition – sont laissées pour compte. Visuellement maîtrisé, le spectacle échoue donc.

La distribution vocale, en revanche, se montre globalement très solide. Le Sergueï de Najmiddin Mavlyanov impressionne par la puissance de son émission, mais surtout par une capacité remarquable à nuancer, à modeler la ligne sans sacrifier l’impact [lire notre chronique d’Aida]. En Sara Jakubiak, Katerina dispose d’un instrument ample, confortable, qui lui permet d’affronter la tessiture redoutable du rôle avec autorité et endurance [lire nos chroniques de Die Meistersinger von Nürnberg, Das Wunder der Heliane, Elektra et Die Frau ohne Schatten]. Boris, incarné par la basse russe Alexander Roslavets avec une efficacité presque infernale, conjugue autorité vocale, précision musicale et présence scénique dans un portrait glaçant, unanimement salué [lire nos chroniques du 11 juillet 2019, du 13 septembre 2021, du 1er mars et du 9 juin 2024]. Zinovi, souvent sacrifié, est ici défendu avec soin et intelligence par Evgueny Akimov. Les rôles secondaires, du pope grotesque aux forçats, bénéficient d’une distribution homogène, relevée par l’excellence du chœur dont on salue la précision et l’engagement.

Deux soirs après cette première, Riccardo Chailly est victime d’un malaise, entraînant l’interruption de la représentation suivante. Promptement rétabli, le maestro a repris le pupitre quelques jours plus tard. Cet incident n’enlève rien à l’évidence : par sa lecture profondément lyrique et sensuelle, le grand chef milanais marque durablement l’histoire interprétative de Lady Macbeth de Mzensk, lui offrant une vérité émotionnelle que l’on avait parfois pu croire perdue.

HK