Chroniques

par hervé könig

Lohengrin
opéra de Richard Wagner

Staatstheater, Mayence
- 1er novembre 2026
À Mayence, Erik Raskopf signe une mise en scène passionnante de LOHENGRIN...
© andreas etter

La distribution vocale justifie à elle seule le voyage jusqu’à Mayence. Dans le rôle-titre, Corby Welch déploie un ténor robuste sans renoncer à la souplesse du chant, ménageant de sensibles demi-teintes. Sa noblesse n’a rien de compassé et le récit du Graal conserve son mystère [lire nos chroniques de Venetian Journal et du Rheingold]. À ses côtés, Nadja Stefanoff campe une Elsa d’une rare intensité : la franchise lumineuse du soprano, la diction précise et le soin du texte dessinent une femme moins ingénue que tourmentée [lire nos chroniques d’Armide, L’Angelica, Die Walküre et La passagère]. Face à elle, Julija Vasiljeva impose une Ortrud souveraine, d’une véhémence saisissante et d’une séduction venimeuse. À Telramund, Brett Carter prête un baryton solidement charpenté et une présence fébrile – leur duo du deuxième acte brûle de tension. La basse de Stephan Bootz confère à Heinrich une autorité déjà minée par l’épuisement, tandis que Tim-Lukas Reuter campe avec assurance le Héraut. Tous chantent Wagner sans oublier de jouer.

Cette réussite tient également à la mise en scène d’Erik Raskopf, qui signe également les costumes. Sa conception pourrait d’abord laisser croire à un retour à la tradition : longues robes, manteaux ouvragés, silhouettes de chevaliers, cérémonial médiéval et combat à l’épée, tout semble y être et pourtant, il n’en est rien. Sans transposer l’action dans l’actualité, Raskopf prend au sérieux le conte et ses lois, puis en travaille les contradictions. Le décor de Christoph Schubiger [lire notre chronique du Rosenkavalier], vaste enceinte sombre aux parois lézardées, figure un pouvoir à bout de souffle. Une brèche s’ouvre dans le mur pour laisser paraître Lohengrin, accompagné de deux figures masquées : ainsi l’irruption du merveilleux devient-elle un événement scénique plutôt qu’une citation pittoresque. Les lumières de Frederik Wollek et les vidéos de Schubiger entretiennent l’étrangeté, tandis que les costumes donnent à chaque protagoniste une identité immédiatement lisible.

L’invention la plus audacieuse concerne Elsa. Une séquence muette suggère qu’elle et son frère Gottfried ont subi les violences de leur père, tué par le garçon avant sa disparition. Elsa porte donc un secret qui modifie profondément le sens de l’interdit formulé par le chevalier. En demandant à Lohengrin qui il est, elle ne succombe plus seulement au doute semé par Ortrud : c’est dès lors éprouver la possibilité d’une confiance réciproque, d’une parole qui lui permettrait à son tour de révéler sa propre histoire – en toute logique, la question défendue est la condition sine qua non d’une rencontre entre deux êtres. Cette lecture psychologique, loin de détruire la légende, lui confère une troublante épaisseur humaine. Au dénouement, l’un des compagnons masqués du chevalier se révèle être Gottfried, appelé à prendre la place du souverain défaillant. La promesse de salut se déplace, sans effacer la blessure d’Elsa.

De plus, Erik Raskopf excelle à caractériser ses personnages et à les faire vivre. Son Heinrich est un vieillard au bord de l’effondrement. Telramund, loin d’être un simple traître, se débat entre humiliation et désir. Ortrud aime autant qu’elle manipule. Quant à Elsa, sa vulnérabilité n’exclut jamais la volonté. Les confrontations se nouent dans une gestuelle précise, d’une mobilité parfois bluffante, particulièrement au deuxième acte et dans la chambre nuptiale où l’intimité se défait sous l’effet du soupçon. Les mouvements du peuple, tantôt soumis, tantôt avide d’un sauveur, dessinent en contrepoint une société prête à transférer son allégeance. Cette direction d’acteurs anime les tableaux sans ironie ni surcharge de symboles. Une esthétique traditionnelle peut donc ouvrir bien des perspectives.

Enfin, la fosse assure à cette entreprise son ampleur véritable. Gabriel Venzago conduit le Philharmonisches Staatsorchester Mainz avec un remarquable sens de la continuité, faisant respirer les vastes arches symphoniques sans en émousser les contrastes. Dès le Prélude de l’Acte I, la transparence des cordes et l’irisation des bois installent une lumière presque immatérielle. Ailleurs, les cuivres affirment la puissance du cérémonial sans étouffer les voix. La direction musicale passe ingénieusement du murmure au déferlement, de la confidence au tumulte collectif, en maintenant une tension souple et lisible. Préparés par Sebastian Hernandez-Laverny, les artistes du Chor et de l’Extrachor des Staatstheaters Mainz participent pleinement à cette réussite, tant par leur engagement dramatique que par leur cohésion sonore. Ce Wagner de Mayence n’oppose donc pas la splendeur orchestrale à la vérité théâtrale : il les fait se rencontrer avec bonheur.

HK