Chroniques

par bertrand Bolognesi

Ilyich Rivas dirige Atmosphères
œuvres de Pierre Boulez, George Enescu,

Gabriela Lena Frank, Diógenes Rivas et Arnold Schönberg
Salle Cortot, Paris
- 9 octobre 2026
Ilyich Rivas dirige l’ensemble Atmosphères en Salle Cortot, ce 9 octobre 2026...
© aude boissaye

L’année dernière, une nouvelle formation chambriste vit le jour, associée dès sa première saison à la Salle Cortot. Elle s’appelle Atmosphères, comme la fameuse pièce conçue par Ligeti en 1961. Ce tout jeune ensemble a été fondé par le contrebassiste Will Cravy et le chef d’origine vénézuélienne Ilyich Rivas, qui fit des débuts remarqués dès l’âge de seize ans au pupitre de l’Atlanta Symphony Orchestra. Outre d’avoir été boursier du Baltimore Symphony Orchestra, le musicien s’est produit depuis à la tête des Sveriges Radios Symfoniorkester, NDR Radiophilharmonie, SWR Sinfonieorchester Stuttgart, hr-Sinfonieorchester Frankfurt, Göteborgs Symfoniker, Kungliga Filharmoniska Orkestern, Orquesta Sinfónica de Castilla y León, London Philharmonic Orchestra (dont il fut également chef assistant), Orchestra of the Americas, Filharmonie Brno, Orquesta Sinfónica de Galicia, Royal Liverpool Philharmonic, Slovenská filharmónia, Orchestre national de Lyon et de l’Orchestre de la Suisse Romande, entre autres.

Directeur artistique d’Atmosphères, Ilyich Rivas mène un cycle en quatre épisodes, tous donnés dans le bel écrin commandé par le pianiste français Alfred Cortot à l’architecte Auguste Perret en 1926 et inauguré trois ans plus tard. Mêlant les esthétiques et les modernités, nous y pourrons entendre un programme Berio, Dutilleux, Oustvolskaïa et Weill (23 avril 2027), un autre qui assemblera des œuvres de Boulez, Jolas et Yazdani (26 mars) et celui du mois prochain où seront jouées des pages de Copland, Chostakovitch, Goubaïdoulina et Khatchatourian, autant de rendez-vous qui associent à l’ensemble plusieurs solistes.

Cette première soirée de la saison 2026/27 d’Atmosphères est ouverte par la Symphonie de chambre en mi majeur Op.33 de George Enescu. Le compositeur d’origine roumaine écrivit en 1954 pour flûte, hautbois, clarinette, cor anglais, basson, cor, trompette, violon, alto, violoncelle, contrebasse et piano son ultime opus, qu’il dédia à l’Association des concerts de musique de chambre de Paris et au bassoniste Fernand Oubradous, son chef. Il fut créé l’année suivante sous la battue de Constantin Silvestri, à l’Ateneul Român de Bucarest. La lecture ici donnée en souligne les paradoxes, l’œuvre affirmant à la fois le néoclassicisme des années parisienne d’Enescu, son héritage lyrique Mitteleuropa et un regard certain sur l’avant-garde de son temps.

Le flûtiste Stathis Karapanos se joint ensuite à l’ensemble pour Mémoriale de Pierre Boulez, une œuvre avec laquelle le maître français disait au revoir, en 1985, à Lawrence Beauregard, membre de l’Ensemble intercontemporain (EIC). Avec lui, Boulez construisait un projet que le soliste canadien ne put mener à terme, atteint à vingt-huit ans d’un cancer qui aurait raison de sa jeunesse (c’est également à sa mémoire que Philippe Manoury composa Jupiter pour flûte et électronique en temps réel, deux ans après sa disparition). Nous en goûtons ce soir une version plus aérée que de coutume, qui, par sa lenteur, bouscule les habitudes d’écoute que nous en avions.

Bien qu’il ait un peu œuvré dans notre pays et que Radio France ait créé certaines de ses œuvres (festival Présences), ainsi que l’EIC et l’ensemble Aleph, le compositeur vénézuélien Diógenes Rivas (né en 1942) n’est pas de ceux que nous connaissons le mieux. Il occupe toutefois une place certaine dans le paysage musical américain. Son Concerto pour flûte alto de 2024, que nous découvrons aujourd’hui, semble ancré dans un souvenir ethnique et familier de la créativité européenne active dans les années soixante. Stathis Karapanos en signe une interprétation brillante. Passé l’entracte, nous le retrouvons aux côté de Gaspard Thomas [lire notre chronique du 24 septembre 2026] dans la première française de Sueños de Chambi : Snapshots for an Andrean album pour flûte et piano de la compositrice californienne d’origines péruvienne et lituanienne Gabriela Lena Frank (née en 1972) – célébrée à San Diego pour son opéra El último sueño de Frida y Diego, il y a quatre ans. Cette suite en sept mouvements puise son inspiration chez le photographe péruvien – et, pour mieux dire, amérindien – Martín Chambi (1891-1973) qui a « immortalisé la vie, l’architecture et les paysages du Pérou avec la plus grande exhaustivité possible […]. Sueños de Chambi constitue mon interprétation musicale de sept clichés tirés de [sa]vaste collection de photographies », précise l’auteure dans sa notice de l’œuvre (Schirmer, New York). Par-delà sa bonne volonté et la nôtre, nous ne saurons que répéter le mot de Stendhal en affirmant que ces rêves sont un peu perruque. C’est avec une incarnation proprement lyrique, voire abondamment romantique de la Kammersymphonie Op.9 n°1 (1906) d’Arnold Schönberg que s’achève le concert.

BB