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Gaspard Thomas joue Chopin et Szymanowski
Afin d’accompagner la parution de son premier disque sous label Mirare, Le chant du Souvenir, Gaspard Thomas retrouve la Salle Cortot avec une mission qui en constitue la matière, soit rapprocher Fryderyk Chopin et Karol Szymanowski, non par unique voisinage national mais en faisant circuler entre eux formes, couleurs et réminiscences. L’idée trouve sa meilleure expression dans l’alternance de six mazurkas, trois de chaque homme, avant que le cadet occupe seul la seconde moitié du récital avec Métopes Op.29 puis les Variations Op.3.
Auparavant, la Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur Op.61 révèle un pianiste positivement inventif. Gaspard Thomas cultive une douceur parfois inouïe, opposant sans heurt passages plus drus et épisodes tendres, dans une respiration exempte d’emphase et, surtout, avec un véritable sens du chant. La pédalisation pourrait davantage respirer et certaines notes aiguës disparaissent d’un instrument qui semble fatigué, donc peu propice à servir une délicatesse si poussée à l’extrême qu’elle s’en trouve parfois comme anémiée. Peut-être faut-il aussi au pianiste le temps d’apprivoiser un Steinway dont le haut registre ne se livre guère spontanément – la suite du récital montrera la maîtrise qu’il en gagne.
Les petites formes lui conviennent d’emblée mieux. Dans Chopin, la nuance paraît idéale (Mazurka en mi bémol majeur Op.6 n°3). Passant à Szymanowski (Mazurka en si bémol majeur Op.50 n°4), le jeune artiste ne brouille ni les coquetteries ornementales ni les incertitudes harmoniques, laissant entendre ce qui relie le compositeur à son aîné tout en les éloignant l’un de l’autre. Bartók et Debussy affleurent, les couleurs se déplacent, tandis que l’enchaînement soigneusement pensé ménage d’étonnantes continuités de caractère. Ainsi la dernière, Op.50 n°6 de Szymanowski, semble-t-elle prolonger la précédente de Chopin (Op.56 n°2) dans un même risoluto.
Avec Métopes Op.29, composé dans le sillage d’un séjour insolé sur les côtes méditerranéennes, s’ouvre un tout autre espace. L’Île des Sirènes bénéficie d’un jeu délicatement harpistique où Debussy et Ravel sont réconciliés par un geste scriabinien. Le pianiste excelle surtout à rendre sensible l’errance harmonique de cette musique fort sensuelle qui tourne autour de la tonalité avant de consentir à l’atteindre, dispensant au passage de splendides demi-teintes. Après Calypso, Nausicaa se révèle si ravélienne sous ses doigts qu’elle donne aussitôt envie d’entendre Gaspard Thomas servir davantage ce répertoire [lire notre chronique du 4 août 2020].
Les Variations en si bémol mineur Op.3 convainquent moins. Certes, c’est non sans éloquence que cette œuvre de jeunesse documente l’ascendance chopinienne de Szymanowski, mais son intérêt historique en excède quelque peu le pouvoir de séduction, malgré une exécution irréprochable. Thomas a désormais complètement pris la mesure de l’instrument, jusque dans cet aigu d’abord rétif. Enfin, trois bis confirment sa générosité – ils referment une soirée qui a démontré l’intelligence d’un programme… à retrouver au disque, donc.
BB
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