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Ensemble Orbis – O canto das sementes VI
œuvres de Nuno d’Eça, Simon Louche, Ana Maria Oancea,
Sept jours de résidence au Portugal, une vingtaine d’œuvres travaillées, voilà de quoi nourrir quelque cinq programmes de concert ! Donné à Lyon par l’Ensemble Orbis [lire notre chornique du 11 novembre 2025], le sixième chapitre de son cycle O Canto das Sementes prolonge une collaboration avec le Projecto DME portugais et témoigne d’une curiosité qui ne s’arrête guère aux frontières de la musique. Électronique, vidéo, objets, geste instrumental, théâtre musical : sous la direction de Demian Rudel Rey, avec Thomas Garrigue (flûte), Salvatore Miceli (saxophone), Helena Sousa Estévez (accordéon), Théo Guimbard (percussion) et Rocío Cano Valiño (coordination artistique, électronique et sonorisation), sept œuvres explorent autant de manières d’élargir le champ de l’écoute.
Compositeur portugais né en 1983 et figure de la musique électroacoustique, Jaime Reis ouvre le concert avec Deformação. Matéria (2026) pour ensemble sonorisé, commande d’Orbis donnée en création française. Un geste déflagrant lance l’œuvre, bientôt suivi de longues tenues flottantes. Cliquetis des clés, touches de l’accordéon, souffles, voix projetées jusque dans le pavillon des instruments, verre d’eau frotté, tout un catalogue de modes de jeu contemporains nourrit un travail de relais, parfois par imitation ou par contamination, et de transformations timbriques où l’objet quotidien est fait objet musical. Quelques saturations, des percussions suspendues pour finir : cette entrée en matière d’environ neuf minutes intrigue ; elle aiguise l’oreille vers les six autres aventures.
Avec Ko’emtyanga (2026) pour ensemble et électronique, commande du Projecto DME donnée en création française, Bruna Santander ouvre un tout autre espace. Le titre, emprunté au nheengatu, langue brésilienne de la famille tupi, désigne « la lumière rougeâtre qui annonce la naissance d’un nouveau jour » (notice de la compositrice). Cette pièce de six minutes trouve son origine dans l’enregistrement d’un environnement où la forêt atlantique rencontre la ville, non pour en proposer une reproduction naturaliste mais pour en restituer quelque écoute subjective. Est-ce encore l’instrument, sifflant des timbres divers tel un orgue, ou est-ce déjà l’électronique ? Surgit bientôt un envahissement de chants d’oiseaux, peut-être d’autres animaux, tout un bruissement naturel qui possède ses propres lois, non humaines. Les instruments quittent progressivement le registre du souffle et la musique paraît naître de cette respiration qui leur fut commune. Très délicatement conçue, l’œuvre met en relation nature et musique.
Anatomie-II (2026) pour ensemble et électronique, également commandé par Orbis, est donné en création française. Simon Louche, qui collabore avec l’ensemble depuis 2022, poursuit ici son travail autour du corps sonore : un objet récupéré, autrefois destiné à la distillation de produits chimiques, est frappé, effleuré, analysé afin de le rendre à une nouvelle existence musicale. Si la démarche est cohérente, sa mise en œuvre, plus démonstrative, et durant près de neuf minutes, retient moins notre écoute – toute personnelle, cela dit.
Puis bascule, avec Magikku (2024) de Demian Rudel Rey, une page pour flûte seule, créée en 2024 par sa commanditaire Fanny Martin. Ici, il ne s’agit bientôt plus seulement de jouer de la flute : la voix intervient, crie, aboie, interjecte, le corps entier de l’interprète entrant dès lors dans un jeu virtuose et furieusement théâtral. Quelque chose de Cathy Berberian et de Georges Aperghis traverse cette fantaisie débridée (moins dans la lettre que dans l’esprit), tandis qu’une citation de Michael Jackson, annoncée a posteriori par le compositeur, nous aura échappé, avouons. Une deuxième section voit le flûtiste retourner l’instrument et tenter de le jouer ainsi entravé. Dans une troisième, la flûte retrouve son orientation habituelle pour une sorte de toccata – toucher les touches, faire claquer les clés, certes, mais aussi toucher celui qui écoute, celui qui regarde. L’instrumentiste s’impose au delà de l’instrument, presque relégué au rang d’accessoire d’une performance où son, geste et présence sont indissociables. Une sonnette ponctue cette réjouissante magie d’une dizaine de minutes.
Après pareille théâtralité, Residual objects #2 (2026, environ six minutes) de Mariana Vieira, pour ensemble et électronique, commande d’Orbis donnée ce soir en création française, se trouve en ingrate position... À partir d’analyses spectrales de sons préenregistrés, la compositrice cherche des points de contact entre matériaux électroniques et instrumentaux. Frottements et sonorités délicatement ouvragées révèlent une écriture raffinée dans laquelle nous peinons pourtant à entrer après l’exubérance de Magikku. Composé pour Orbis lors de l’Académie Voix Nouvelles 2025 de Royaumont, Blue, tense (2026) d’Ana Maria Oancea prend appui sur Morpho bleu, poème de Fabienne Raphoz extrait de Terre sentinelle (Héros-Limite, 2014). Saturations, souffles et sonorités bruitées installent, pour huit minutes, un univers dont le vocabulaire semble toutefois moins individualisé que celui des œuvres qui l’entourent.
Dernière création française de la soirée, Beneath the ever dying light: To look is all that remains (2026) de Nuno d’Eça, pour ensemble, électronique et vidéo, médite sur la beauté paradoxale de la destruction, à partir d’un souvenir d’enfance du compositeur imaginant avec son père l’explosion d’une bombe atomique au-dessus de Lisbonne – alors, il ne resterait qu’à regarder disparaître la lumière. Un lent adagio comme virgulé, ponctué de rendez-vous d’attaques instrumentales et de halos des percussions-claviers, déploie d’abord une facture d’une extrême souplesse. On en goûte particulièrement ses retrouvailles assumées avec un lyrisme parfois élégiaque, longtemps suspect pour certaines avant-gardes. Toutefois, le dernier tiers s’engage dans des procédés répétitifs plus familiers et des inflexions jazzées, des mécanismes trop prévisibles : ainsi l’imaginaire si singulier du début s’en trouve banalisé, une belle raréfaction rendant finalement l’œuvre (environ sept minutes) à son mystère.
BB
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