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Chroniques
Bertrand Chamayou joue les deux concerti de Liszt
Jakob Lehmann dirige Les Siècles
Remarqué ici-même, il y a deux mois, lors des représentations de La damnation de Faust de Berlioz [lire notre chronique du 6 novembre 2025], Jakob Lehmann, investi, à l’instar des Siècles que nous retrouvons ce soir, dans l’interprétation historiquement informée, fondait dix ans plus tôt l’orchestre berlinois Eroica dans un esprit sinon similaire du moins comparable. À la tête de la formation que François-Xavier Roth inventait en 2003, Lehmann signe une soirée résolument romantique, de ce romantisme novateur qui nous est cher. Il l’ouvre par les Vorspiel etLiebestod de Tristan und Isolde, page wagnérienne dont il magnifie les couleurs, dans une ligne ténue et d’un bon souffle, menée sans hésitation du côté de la passion plutôt que de l’extase mystique. Outre l’impeccable efficacité des contrebasses, la transparence de cette lecture convainc aisément.
Une dizaine d’années avant la première de cet opéra venait au monde le Concerto en mi bémol majeur n°1 S.124 de Ferenc Liszt, sous les doigts du compositeur alors complice d’Hector Berlioz au pupitre (Weimar, 17 février 1855). À l’introït bravement tonique du tutti répond la superbe du soliste, comme à dire « réveillez-vous, ça commence ! » – il faut en passer par là, sans doute, quoique l’essentiel soit ailleurs : dans la qualité des échanges et les demi-teintes des plus savantes des Siècles comme dans la fine élégance du jeu de Bertrand Chamayou, une élégance qui ne s’attarde pas à elle-même, d’ailleurs, une élégance comme par inadvertance, dira-t-on. À l’inspiration se conjuguent précision, engagement et rigueur, à l’œuvre dans un abord jamais chichiteux et pour autant fort soigné, qui chante généreusement, sur un instrument qui interroge l’écoute – un piano à la dynamique particulière, d’une sonorité pas toujours égale où il ne semble guère possible de ciseler les perlées, doté d’un grave relativement plat et trop vite saturé. Il s’agit d’un Pleyel de 1928 dont on ne saurait dire qu’il offre les avantages auxquels son nom font rêver.
Les deux concerti lisztiens furent imaginés et esquissés durant la décennie 1830/1840, avant d’être scellés par leur création. Deux ans après le premier, le second est porté sur les fond baptismaux par le jeune Hans Bronsart von Schellendorff, élève de Liszt, celui-ci dirigeant alors lui-même l’orchestre (Weimar, 7 janvier 1857). Cette fois, nulle entrée en fanfare, et c’est, a contrario, dans une douceur toute chambriste que s’imposent les premiers pas du Concerto en la majeur n°2 S.125. La tendresse demeure, de fait, le maître-mot de cette interprétation à la virtuosité discrète, dont on admire le raffinement des répons avec les chefs de pupitres, tous sainement complices, et dont il s’impose de citer l’excellent Robin Michael pour le fameux duo violoncelle/piano. Encore est-ce dans une caresse infiniment sensible que prend congé Bertrand Chamayou, avec Wiegenlied S.198, l’une des dernières pages de Liszt, berceuse de 1881 dédiée à son élève russe Arthur Friedheim, où l’on retrouve la sorte d’ineffable effacement qui caractérise cette période ultime.
Nous restons avec une autre manière ultime,celle du gendre, Richard Wagner, qui, avec Parsifal, quittait la scène, en 1883. Trois extraits du Bühnenweihfestspiel concluent le concert. On goutte avec bonheur une transparence inédite dans le Vorspiel, point si pompeux qu’on nous l’assène trop souvent. S’ensuit une Verwandlungsmusik tout aussi aérienne, ce qui en renforce, au fond, la concentration et l’effectivité. Ne cédant jamais à la tentation d’étirement auquel croient devoir céder nombre de ses confrères, Jakob Lehmann livre, pour finir, un Karfreitagszauber proprement lumineux.
BB
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