Chroniques

par laurent bergnach

Outre-Manche
Maël Bailly, Hilda Paredes, François Paris et Rebecca Saunders

Birmingham Contemporary Music Group et Court-circuit, Jean Deroyer
Auditorium Landowski / CRR, Paris
- 19 novembre 2019
La compositrice britannique Rebecca Saunders, jouée au CRR de Paris
© dr

Intitulé Outre-Manche, ce concert-éclair de Court-circuit (une heure à peine) met en lumières deux compositeurs britanniques et deux autres français, à l’occasion d’un partenariat avec le Birmingham Contemporary Music Group (fondé en 1987) – ce dernier accueille des étudiants du Royal Birmingham Conservatoire, dans le cadre du dispositif NEXT. Dirigée par Jean Deroyer, une formation éphémère fait donc se côtoyer les moins connus Ulrich Heinen (violoncelle), Stanley Kaye-Smith (basson), Melinda Matthews (hautbois), Ed Pether (violon), John Reid (piano) et Julian Warburton (percussion), et les familiers Joséphine Besançon (clarinette), Laurent Camatte (alto), Vincent David (saxophone), Jérémie Fèvre (flûte) et Alexandra Greffin-Klein (violon).

La découverte, il y a peu, de Pour un cirque imaginaire [lire notre chronique du 4 octobre 2019] avait donné envie de réentendre l’art de Maël Bailly (né en 1988), jeune altiste venu à la création savante par la pratique des musiques improvisées. Dans Six miniatures pour sextuor (2015), différentes formations instrumentales s’enchaînent rapidement, à l’image d’un « joyeux téléphone arabe, où la digression joue le rôle du malentendu ». Lyrique, la flûte qui amorce la pièce par des trilles fait chemin avec une clarinette qui virevolte, avant de caresser la stridence, à la japonaise, pour la dialogue avec un alto vaillant, qui se répand (5). Mêlant ses harmoniques aux cordes d’un piano préparé (3), le violon forme surtout un trio incisif avec l’alto et le violoncelle (4). Ensemble, ils trépignent de hargne, avant d’évoluer vers la plainte et le gémissement. Le geste final est enlevé, presque drôle. Ajoutons que l’empreinte de Gérard Pesson est ici sensible, lequel fut le professeur de Bailly.

Mexicaine de naissance (1957) mais Londonienne depuis 1979, Hilda Paredes met régulièrement le pied en France [lire nos chroniques des 19 septembre et 18 novembre 2011, ainsi que notre critique du CD æon]. Hélas, Siphonophorae (2016) ne convainc pas. Dans le deuxième sextuor de la soirée – dont le nom fait référence aux siphonophores, un sous-groupe des cnidaires (méduses, coraux, etc.) – un tutti aéré, au motifs courts, se densifie pour vite s’avérer bavard. Une dislocation de la mécanique mène à une deuxième section plus légère et riche en surprises, mais qui peine à capter l’attention. L’épisode suivant, plus saillant voire cinglant – on pense à des fuites de voitures sur l’autoroute – propose un piano qui s’affirme, une clarinette râpeuse, des cordes rauques, etc. Pour finir, cette énergie chaotique se calme, retrouvant l’animation paisible du tout début.

Comme sa consœur, Rebecca Sanders (née en 1967) [photo] a pris la route, étudiant à Edimbourg avant de résider principalement à Berlin. Sa musique voyage de même, souvent spatialisée, comme c’est le cas dans Stirrings Still 1 (2006). Sur scène, le piano est le centre d’une longue ligne reliant la clarinette à la flûte, proches des coulisses ; derrière nous, hautbois et cymbales jouées à l’archet complètent un trapèze sonore où opère une étonnante et séduisante confusion des timbres. Dans une aura délicate aux notes longues, un rien mélancoliques sinon plaintives, le piano fait une entrée tardive et sobre, tout en discrétion. Très savamment méditatif, l’opus fait immanquablement penser à Morton Feldman, sans y perdre son âme, pourrait-on dire.

Le deuxième Français au programme est François Paris (né en 1961), élève de Malec, Jolas et Grisey. On le sait friand de projets avec la danse ou le théâtre [lire nos chroniques du 6 février 2019 et du 9 novembre 2007]. Ici, c’est pour le cinéma qu’il œuvre, offrant des sons au film de Jean Vigo (1905-1934), muet et en noir et blanc, À propos de Nice (1929). Ceux-ci ne se veulent pas un commentaire redondant, mais plutôt une respiration sans lourdeur, un dialogue des plus souples. Effectivement, à peine repère-t-on un clavier qui épouse le ressac du bord de mer, un orchestre qui souligne l’animation d’un bal mondain [lire notre chronique du 5 novembre 2005].

Bientôt centenaires, les images offrent la vision d’une foule qui nettoie, prépare, transporte ou, au contraire, déambule, bronze et navigue, d’une population qui s’informe et se désaltère ou va mendier, d’une bande qui joue avec des balles et des boules, voire simplement avec ses doigts. Le contraste le plus appuyé s’inscrit vers la fin, celui d’Éros et Thanatos, avec une longue alternance de tombeaux froids et de jeunes danseuses peu vêtues. Ces vues documentaires sont régulièrement dynamisées par des recherches formelles (contre-plongée, caméra oblique ou sur l’épaule) et de brèves surprises, à l’instar du feu d’artifice qui ouvre le film (seule image de nuit) et des animaux qui s’y nichent (autruche, crocodiles). Dommage que l’ombre récurrente d’un archet sur l’écran déconcentre en partie…

LB