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Chroniques
Wilson Hermanto et Sinfonia Varsovia
Eötvös – Gruber – Zimmermann
Stimulé par la tradition du jazz nord-américain, le concerto pour trompette a pris un essor sans précédent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. C’est ce genre que Sinfonia Varsovia a souhaité saluer, au premier quart du siècle suivant. L’invité de la formation polonaise est le Français Clément Saunier, soliste qui, depuis plus d’une décennie au sein de l’Ensemble intercontemporain, défend l’art de son temps (Berio, Henze, Ligeti, Lim, Maresz, Parra, Robin, Scelsi, Takemitsu, etc.). Leur programme comporte trois œuvres enregistrées dans les locaux de la Radio, à Varsovie, signées Zimmermann, Eötvös et Gruber, que dirige Wilson Hermanto.
Homme profondément religieux attiré par le jazz, Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) s’intéresse naturellement aux negro spirituals. Chant du temps de l’esclavage publié en 1866, Nobody Knows the Trouble I’ve Seen s’avère l’un des plus emblématiques puisqu’il fut popularisé via différentes branches de la musique – citons notamment sa reprise par le trompettiste et chanteur Louis Armstrong et sa présence dans A Child of our time (1944), l’oratorio de Michael Tippett. Outre le choix d’un titre au présent de l’indicatif pour son concerto – Nobody knows de trouble I see –, la cohabitation d’éléments hétérogènes (techniques dodécaphoniques européennes, rythme de bebop des années quarante, etc.) souligne la condamnation de l’exclusion raciale par le compositeurqui souffrit de l’hégémonie nazie dans sa jeunesse, avant l’occupation des alliés [lire notre critique du livre de Laurent Feneyrou]. On sait qu’il ne fut pas satisfait de la création à Hambourg, le 11 octobre 1955, bon nombre de musiciens étant alors incapables d’insuffler un style jazzy à leur instrument que côtoyaient guitare et orgue Hammond. Entre un début mystérieux, à la menace diffuse, et une fin apaisée, la trompette affirme son omniprésence, marquant d’une péroraison virtuose le coeur de ce quart d’heure musical.
Pour Heinz Karl Gruber (né en 1943), la trompette est porteuse de plusieurs significations, participant aussi bien à un chant de triomphe qu’à une marche funèbre. De plus, elle fascine l’Autrichien par son origine primitive. C’est ainsi que pour Aerial (1999) [lire notre chronique du 22 février 2015], en plus des trompette piccolo en si bémol et celle en ut, Saunier embouche, un kohorn suédois, c’est à dire une corne de vache à trois trous. La délicatesse du début marque l’éveil d’une langueur qu’on juge vite complaisante. La suite se révèle plus riche en contrastes, sans convaincre pourtant de l’intérêt de cette presque demi-heure.
Sans même considérer sa date de révision, Jet Stream (2002/2016) est la partition la plus récente au programme. Ancienne élève de Zimmermann et proche collaborateur de Stockhausen, Péter Eötvös (1944-2024) s’est nourri d’influences allemandes avant de gagner le reste de l’Europe (France, Pays Bas). Son goût pour le théâtre le porte finalement vers l’opéra, tout en l’explorant dans d’autres partitions [lire notre critique du livre de Pedro Amaral]. Ainsi, dans Jet Stream [lire nos critiques des disques BMC 097 et BMC 284], trois trompettes d’orchestre répondent au soliste, ce qui implique un échange particulier dans l’espace. Cette œuvre à la trame subtile s’apparente à un nocturne, notamment par son orchestre discret qui laisse au soliste maints instants silencieux pour briller.
LB
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