Chroniques

par laurent bergnach

Tristan Murail
Portulan

1 CD Kairos (2019)
0015050 KAI
L'ensemble Cairn joue "Portulan", un cycle intimiste signé Tristan Murail

1967 marque l’entrée du Havrais Tristan Murail (né en 1947) au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris (CNSM), dans la classe d’Olivier Messiaen. C’est une première étape vers l’obtention du Prix de Rome (1971), sa participation à la fondation de l’ensemble L’Itinéraire (1973), puis à l’enseignement de la composition, à l’Ircam tout d’abord (1991-1997), avant l’Université de Columbia (1997-2010). Depuis, il continue d’être invité partout dans le monde, pour des classes de maître et des séminaires. Et d’écrire son œuvre, bien évidemment.

Durant les années newyorkaises naît le projet Portulan (1998-2011), un cycle de musique de chambre prévu pour huit instruments au maximum (flûte, clarinette, cor, piano, percussion, violon, alto, violoncelle) – comme dans La chambre des cartes (Amsterdam, 2011) –, et qui devrait réunir une dizaine d’opus. Portulan, du nom de l’ancien atlas maritime qui donne des repères principaux au navigateur dépourvu de boussole, c’est « une sorte d’autobiographie par métaphores, en ce sens que chaque pièce se réfèrera à quelque chose, lieu, voyage, lecture, expérience esthétique » (notice du CD), particulièrement significative pour leur auteur. Portulan, c’est aussi le titre d’un recueil de poèmes (1957) signé par le père du compositeur, Gérard Murail (1925-2010), dont la lecture a marqué son adolescence. On peut y lire : « La vie secrète et ravageuse quand j’écoute / M’emplit l’oreille et s’y marie avec le vent » [lire notre chronique du 7 février 2018].

L’ordre des pièces n’étant pas encore fixé, c’est par thématique que nous rendrons compte des sept enregistrées ici – le récent Une lettre de Vincent (Stuttgart, 2018) n’y figure pas. Commençons par les lieux. Seven Lakes Drive (La Grave, 2006) s’inspire d’une route aux nombreux lacs, qui traverse le parc naturel d’Harriman State Park (État de New York). N’excédant pas dix minutes, comme la plupart des œuvres au programme, elle séduit d’emblée à l’ouverture de ce dernier, modèle d’équilibre entre dépouillement et flamboyance, résonances et miroitements. Garrigue (Caen, 2008) surprend par le climat peu serein, au pays où les insectes volètent et stridulent. Tout vibre, grince et se tord sous un soleil accablant.

L’hommage à Debussy transparaît à la simple lecture des titres Feuilles à travers les cloches (Stockholm, 1999) et Dernières nouvelles du vent d’ouest (Amsterdam, 2011). Le premier de ces opus affirme un côté japonisant, grâce à la flûte et au piano percussif. La tempête qui menace trouble une éventuelle tentation contemplative. Le second, animé de volutes et de ruissellements, contient « les promesses et les rêves d’un continent lointain » (ibid.).

L’ultime thématique consiste en des références littéraires.
Dans Les ruines circulaires (La Grave, 2006), titre emprunté à une nouvelle de Jorge Luis Borges (1940), une clarinette et un violon se rêvent mutuellement, sans vraiment nous passionner. Le quintette Paludes (Strasbourg, 2011), référence au livre éponyme aujourd’hui centenaire (1920), s’avère ludique, en écho à la mise en abyme ironique conçue par André Gide. Enfin, La chambre des cartes (Amsterdam, 2011) semble la quintessence de la musique d’aventure, d’une belle respiration. Si l’on imagine ici Nemo, le capitaine inventé par Jules Verne (Vingt mille lieues sous les mers, 1869), penché sur des tracés géographiques d’autant plus originaux qu’ils concernent les fonds marins, on peut entendre battre le cœur du Nautilus et gémir sa peau de métal, entre quelques escales aux saveurs exotiques.

Félicitons les musiciens au service de l’art murailien murailien [lire nos chroniques de La barque mystique, Gondwana, Le désenchantement du monde, L’esprit des dunes, Le partage des eaux, Cloches d'adieu, et un sourire… (in memoriam Olivier Messiaen), Liber Fulguralis et Dernières nouvelles du vent d’ouest, ainsi que notre entretien avec le compositeur], jouant quelquefois sous la direction soignée de Guillaume Bourgogne, directeur musical de l’ensemble Cairn : Frédéric Baldassare (violoncelle), Caroline Cren (piano), Antoine Dreyfuss (cor), Cédric Jullion (flûte), Sylvain Lemêtre (percussions), Ayumi Mori (clarinette), Naaman Sluchin (violon), ainsi que Cécile Brossard et Vladimir Perčević qui se partagent les interventions de l’alto.

LB