Chroniques

par bertrand bolognesi

Thomas Mann
Souffrances et grandeur de Richard Wagner

Omnia Poche / Éditions Bartillat (2026) 120 pages
ISBN 978-2-84100-801-8
Superbe réédition de cett essentiel de Thomas Mann sur Wagner !

La réédition de Souffrances et grandeur de Richard Wagner de Thomas Mann, accompagnée d’une préface très éclairante de Stéphane Pesnel (germaniste et normalien), offre l’occasion de redécouvrir un texte aussi fascinant par son propos esthétique que par le moment historique auquel il appartient. Écrit à la charnière des années 1932-1933, cet essai consacré au Saxon se situe au cœur d’une période décisive pour l’histoire allemande, quelques semaines seulement avant que la prise du pouvoir par le national-socialisme ne bouleverse durablement le destin de l’écrivain.

La préface de Pesnel joue un rôle essentiel en ce qu’elle restitue avec précision les circonstances de le rédaction, d’abord conçue pour uneconférence à prononcer en février 1933 à Munich avant d’être reprise et amplifiée par Mann et devenir l’essai que nous connaissons aujourd’hui. Elle montre combien ce moment est chargé d’ironie tragique : le 30 janvier 1933, jour où Adolf Hitler accède à la chancellerie, l’écrivain apporte les dernières corrections à son discours. Quelques jours plus tard, la conférence prononcée à Munich déclenche un scandale dans les milieux nationalistes et wagnériens les plus réactionnaires. Le propos de Mann n’est toutefois en rien pamphlet politique. Loin de directement viser le nouveau régime, il cherche plutôt à restituer la complexité du phénomène Wagner face aux tentatives d’appropriation idéologique dont le compositeur faisait déjà l’objet dans certains cercles proches de Bayreuth. L’écrivain entend défendre un Wagner européen, héritier de la grande culture romantique et dialoguant avec la philosophie de Schopenhauer comme avec la modernité naissante de la psychanalyse. Ainsi, à rebours d’un wagnérisme nationaliste et raciste, Mann proposait-il une lecture critique quoique admirative, attentive à la fois au génie artistique du compositeur et aux ambiguïtés de son héritage.

L’essai lui-même demeure l’un des plus beaux portraits jamais consacrés au musicien. Thomas Mann peint un artiste profondément marqué par les tensions du XIXe siècle, partagé entre romantisme, révolution et aspiration mythique. Wagner apparaît comme un créateur total, mêlant musique, poésie, psychologie et mythe dans une œuvre qui dépasse les frontières traditionnelles de l’opéra. L’écrivain souligne notamment la dimension psychologique du drame wagnérien, où le système des Leitmotive devient l’instrument d’exploration intérieure, comparable, selon lui, aux découvertes de la Berggasse. Mais il ne se contente pas de célébrer le génie du compositeur ; encore insiste-t-il sur les contradictions d’une personnalité complexe : révolutionnaire et bourgeois, visionnaire au grand souffle et méticuleux artisan, mystique et dramaturge habile – ce mélange de grandeur et de fragilité constitue précisément la clé du portrait. L’art de Wagner, écrit-il en substance, est né de tensions profondes (historiques, esthétiques, psychologiques) qui en expliquent à la fois la puissance et l’ambiguïté.

Relire aujourd’hui Souffrances et grandeur de Richard Wagner, replacé par Stéphane Pesnel dans l’atmosphère lourde de l’année 1933, rappelle combien les œuvres d’art peuvent être l’objet d’interprétations concurrentes, parfois instrumentalisées par les idéologies. L’affaire qui entoura la conférence de Munich (pétition hostile, campagne de presse, menaces qui conduisirent bientôt Thomas Mann sur le chemin de l’exil) témoigne de la violence des affrontements culturels de cette époque… mais encore de nos jours [lire notre critique de Le théâtre en procès] ! Sans établir de parallèles simplistes, cette histoire invite aussi à réfléchir à la fragilité des équilibres démocratiques lorsque de la culture certains entendent faire un champ de bataille politique. À la veille d’échéances électorales ô combien sensibles dans notre contemporanéité, la leçon demeure d’une singulière actualité : défendre la complexité des œuvres et refuser leur réduction idéologique demeure l’une des tâches essentielles de la vie intellectuelle.

BB