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Chroniques
Stefano Gervasoni
De Tinieblas
Malgré des études institutionnelles, au Conservatoire Giuseppe Verdi de Milan puis à l’Ircam, Stefano Gervasoni (né à Bergame, en 1962) se définit comme autodidacte. À cet isolement revendiqué s’ajoute le fait que l’Italien n’appartient à aucun courant dominant, selon Philippe Albèra qui lui consacra un ouvrage : « Si l’importance qu’il accorde à l’engagement dans les problématiques de son temps et à la dimension sémantique des œuvres évoque Nono, le travail sur la sonorité renvoie à des compositeurs comme Sciarrino et Lachenmann, ou au sein de sa propre génération, comme Beat Furrer. Mais elle s’inscrit dans une logique autre ». Et le musicologue d’ajouter : « Le lieu de la musique gervasonienne est aussi bien celui de l’enfance, des sensations qui adviennent pour la première fois, que celui des envolées de l’esprit dans les territoires de l’imaginaire et de ses replis sacrés » (in Le parti pris des sons, Éditions Contrechamps, 2015).
Au cœur de l’année 2020, deux festivals à Milan (Milano Musica) puis Paris (ManiFeste) accueillent la création d’une œuvre de Gervasoni pour chœur mixte de trente-deux voix et électronique – une première retardée par les différentes vagues de la pandémie régnant alors (SARS-CoV-2) [lire notre chronique du 18 juin 2022]. Comme le suggère son nom espagnol, De Tinieblas s’inscrit dans la tradition des Leçons de ténèbres ayant marqué la période baroque (Couperin, Charpentier, etc.) puis la Renaissance (Palestrina, Tallis, etc.). Cependant, le texte fréquemment utilisé pour celles-ci – les Lamentations de Jérémie, sur la destruction de Jérusalem – est délaissé au profit d’un poème de José Ángel Valente (1929-2000) qui mêle héritages chrétien et juif à une imagerie contemporaine. L’auteur des Tres lecciones de tinieblas (1980) conçoit ces textes comme des variations, voire des méditations sur les quatorze premières lettres de l’alphabet hébraïques (alef, bet, gimel, etc.), lesquelles, traditionnellement, servent à numéroter les lamentations. Il n’ignore pas que, selon la Kabbale, les lettres de l’alphabet constituent le germe de toute création, celles-ci ayant contribué à faire naître notre monde du chaos. De son côté, sans être fasciné par les ténèbres, Gervasoni parle de l’obscurité comme d’un lieu qui nous détache de nos habitudes et engendre de nouvelles lois de la connaissance – « L’obscurité comme état d’une richesse extrême, et non comme un vide étouffant à éviter », précise-t-il dans la notice du CD (notre traduction).
Après une section initiale où éclate la vélocité d’un coryphée, le chœur livre toute une gamme d’expressions attendues (plaintes, gémissements, alanguissements, etc.) et surprenantes (coassements, etc.). Le traitement de la voix est syllabique ou phonétique, faisant rarement appel à des techniques d’émissions particulières, hors le sotto voce. L’électronique cultive un fond qui accompagne l'interprétation du début à la fin (souffles, échos, résonnances, etc.), mais son rôle principal est de densifier la masse chorale grâce à l’ajout de sons vocaux préenregistrés à ceux qui sont multipliés en direct. Durant cinquante minutes, cette plongée dans les ténèbres met en lumière l’art du SWR Vokalensemble dirigé par Yuval Weinberg, et celui des membres de l’Ircam : Thomas Goepfer, Benoit Meudic, Claudia Jane Scroccaro et Sylvain Cadars.
LB
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