Chroniques

par bertrand bolognesi

récital Kirill Zvegintsov
Ludwig van Beethoven – Heinz Holliger – Jürg Wyttenbach

1 CD WERGO (2025)
WER 7413 2
Krill Zvegintsov au service de la trinité Beethoven-Wyttenbach-Holliger...

Il est des disques qui ressemblent à des programmes de concert soigneusement construits ; d’autres s’apparentent davantage à de secrètes cartes de relations humaines : Lebenslinien appartient assurément à cette seconde catégorie. Né d’un concert donné à Bâle en novembre 2021 par le pianiste ukrainien Kirill Zvegintsov (installé en Suisse depuis 2005), cet enregistrement tisse un réseau de correspondances entre Ludwig van Beethoven, Jürg Wyttenbach et Heinz Holliger, auquel viennent encore se mêler les figures de György Kurtág, de Clara Haskil ou de Márta Kurtág. Quelques semaines après l’événement, Wyttenbach disparaissait, à l’âge de quatre-vingt-six ans. Ainsi, et sans jamais céder au pathos, le CD prend-il rétrospectivement les allures d’un hommage à une amitié artistique de plusieurs décennies. On y admire surtout l’intelligence musicale de Zvegintsov, musicien aussi à l’aise dans les architectures du grand répertoire que dans les territoires les plus aventureux de la création contemporaine, que nous entendions avec bonheur il y a quelques années [lire notre chronique du 5 février 2019 et notre recension de l’album Eaux-fortes].

Le centre de gravité du programme – auquel notre équipe accorde une A!, sa récompense trimestrielle qui salue la qualité et l’audace d’une parution discographique – se situe sans doute dans la rencontre entre Beethoven et Wyttenbach autour de la Sonate Op.109. Le premier mouvement, le seul à être ici donné dans son état originel, bénéficie d’une lecture fantasque et inspirée. Sous les doigts de Zvegintsov, cette musique paraît presque déjà schumannienne : imprévisible, joueuse, constamment mobile. L’exquise clarté de l’articulation n’entrave jamais le sentiment d’improvisation qui irrigue le flux. Nuances, respirations, libertés prises avec le temps, couleurs : tout concourt à faire entendre une œuvre en perpétuel devenir.

La suite est plus fascinante encore. À partir d’esquisses abandonnées par Beethoven, Wyttenbach imagine un dialogue à travers les siècles. Il ne cherche ni à compléter ni à corriger le maître, moins encore à s’en saisir à la manière d’un Berio ou d’un Rihm. Il préfère s’insinuer en ses marges, explorer ses possibles demeurés inaboutis et même composer avec lui. Certaines variations sont dès lors confondantes de beethovenum, pour ainsi dire. La syntaxe du dernier Beethoven demeure intacte, quand bien même l’imagination du musicien suisse introduit peu à peu ses propres bifurcations. La cinquième variation et son double semblent encore parler la langue du vieux maître. En revanche, la sixième ouvre des perspectives plus vertigineuses, comme une discrète déconstruction, quasi derridienne, du matériau musical. Tout au long de ce parcours, le pianiste réussit le tour de force de rendre poreuse la frontière entre les deux créateurs.

Les Drei Klavierstücke de 1969 constituent une autre révélation. Ces trois miniatures, rarement jouées, témoignent d’une inventivité sonore stupéfiante. La première disperse les sons comme autant de points dans l’espace acoustique, la deuxième exacerbe les contrastes entre attaques et résonances et la troisième quitte le clavier pour pénétrer dans le corps même de l’instrument. Le piano d’alors devenir territoire d’exploration, peuplé de timbres inattendus. Là encore, la transparence du jeu de l’artiste impressionne : jamais le parcours sonore ne se brouille, jamais la complexité ne se confond avec l’opacité.

La seconde moitié du disque est occupée par Albumblätter d’Heinz Holliger, enregistré pour la première fois dans son intégralité. Réunies en 2019, ces pièces conçues sur plusieurs décennies forment une vaste mosaïque d’hommages, d’élégies et de vœux d’anniversaire adressés à des amis, des musiciens ou des compagnons de route. S’y succèdent donc plusieurs climats. Kirill Zvegintsov y privilégie un jeu plus intérieur, jusque dans les pages dédiées à Elliott Carter. Certaines miniatures frappent par leur densité aphoristique, d’autres déploient, à l’inverse, une véritable dramaturgie. Ainsi de l’Élégie pour Gabriel, impressionnante arche expressive dont le début accusateur débouche progressivement sur une forme d’apaisement. Les pièces consacrées à Márta et György Kurtág touchent par leur dépouillement presque ascétique, tandis que les interventions d’Holliger lui-même au piano ajoutent une dimension documentaire précieuse à l’ensemble.

On ne prétendra pas que chacune de ces pages nous parle avec la même intensité. Certaines séduisent davantage par l’idée que par leur accomplissement musical. Mais la cohérence du parcours, la richesse des échos internes et la qualité exceptionnelle de l’interprétation emportent l’adhésion. Le titre, Lebenslinien, prend alors tout son sens : lignes de vie, mais aussi lignes d’amitié, de transmission et de fidélité. Servi par un musicien remarquable d’intelligence et de maîtrise, ce programme aussi audacieux que singulier mérite pleinement la distinction que nous lui décernons avec joie – bravissimo !

BB