Chroniques

par bertrand bolognesi

ouvrage collectif
musique | images | instruments : le vin et la musique

Revue française d’organologie et d’iconographie musicale, CNRS Éditions (2024) 294 pages
ISBN 978-2-271-14987-9
musique |  images | instruments : le vin et la musique

Dans le sillage des livraisons thématiques qui, depuis plusieurs années, font de la Revue française d’organologie et d’iconographie musicale, éditée par le CNRS, un lieu d’exploration à la fois rigoureux et ouvert, ce numéro 19, dont le dossier explore Le vin et la musique, prolonge avec bonheur l’élan d’un colloque bordelais où l’ivresse prenait l’atour d’un véritable opérateur de sens. Issu de cette rencontre entre musicologie, histoire de l’art et iconographie, l’ensemble dessine un paysage où Bacchus ne cesse de dialoguer avec Apollon – parfois en harmonie, souvent en tension.

Peut-être est-ce dans l’article de Maria Aivalioti qu’une telle tension atteint son point le plus aigu. En s’aventurant sur le terrain du symbolisme fin-de-siècle, l’auteure déplace la thématique générale vers une zone sombre où, plus que sociabilité simple, l’ivresse est désormais symptôme, voire vertige existentiel. Chez Gustave Moreau, la musique s’élève contre la chute qu’induit la consommation du vin ; elle s’en fait le contrepoison mystique, la voie d’un salut fragile. À l’inverse, chez Félicien Rops, le breuvage s’allie à la chanson pour mieux précipiter la déchéance morale, dans une esthétique de la provocation héritée de Baudelaire. Quant à James Ensor, il fait de la bacchanale une scène de foule où se lit, en filigrane, une critique acerbe de la société. Dense, cette étude fait apparaître un imaginaire où la triade vin-musique-mort se noue dans une dramaturgie de la décadence, comme si l’héritage dionysiaque déjà se devait, en ce temps préfreudien, d’être ambivalent.

En amont, l’article de Nikola Piperkov propose un autre équilibre, plus théorique, entre inspiration et ivresse. À partir de L’allégorie du poète de Jacob Jordaens, il met en lumière l’arrière-plan intellectuel du Nederduytschen Helicon, manifeste pleinement accompli d’un Parnasse septentrional. Ici, le vin n’est pas rejeté mais soigneusement hiérarchisé : mêlé au miel, le voilà métaphore de l’éloquence, tandis que consommé seul, il dégrade la parole en bavardage. Traduite picturalement par la coexistence d’Apollon et de Bacchus, cette dualité reflète les débats esthétiques d’un XVIIe siècle partagé entre idéal humaniste et pratiques plus triviales – celles, par exemple, des Bentvueghels (bandes d’oiseaux) que Jordaens semble implicitement condamner. Encore cette fine analyse restitue-t-elle une exigeante éthique de la création, où l’ivresse n’est acceptable qu’à condition d’être sublimée.

Avec Florence Gétreau, le regard se déplace vers les objets eux-mêmes, ces instruments à musiquer dont les couvercles peints firent autant de surfaces de projection pour un imaginaire mondain du plaisir. L’étude consacrée aux virginales et clavecins anversois (1570-1650) met en évidence la persistance d’un motif, le jardin des plaisirs, où musique, danse et vin s’entrelacent dans une convivialité codifiée. Loin d’être anecdotiques, ces scènes relèvent d’une tradition iconographique profonde, héritée du Moyen Âge et renouvelée à la Renaissance, où le jardin fonctionne comme métaphore de l’amour et de la sociabilité aristocrate. L’hypothèse d’une implication d’Hans Bol, sinon comme exécutant du moins comme inventeur de ces motifs, ouvre des perspectives stimulantes sur la circulation des modèles entre peinture et facture instrumentale. En creux, c’est toute une anthropologie des loisirs élitaires qui se dessine, où l’instrument de musique est aussi bien envisagé comme objet de contemplation.

Enfin, l’étude de Fabien Guilloux, centrée sur deux pichets du XVIIIe siècle, ramène le lecteur à une matérialité plus immédiate, presque tactile. À la fois utilitaires et commémoratifs, ces objets documentent avec une précision rare les pratiques musicales et bachiques de sociétés locales, qu’elles soient profanes ou ecclésiales. Le pichet de Lille (1731), avec son invitation explicite à « boire un coup au concert », témoigne d’une sociabilité où musique et vin se conjuguent dans l’espace du cabaret, tandis que celui d’Aire-sur-la-Lys (1773), signé par un musicien-peintre, offre un portrait collectif, non dénué d’humour, d’une maîtrise d’église. À travers ces artefacts, c’est une culture de l’enivrement réglé qui apparaît, encadrée par des normes sociales mais essentielle à la cohésion du groupe – la lecture de La musique sous l’empire de Bacchus au XVIIe siècle de Robin Bourcerie prolongera avec avantage l’abord du sujet [lire notre critique de l’ouvrage]. Ne passons point sous silence la remarquable qualité de l’iconographie accompagnant cette publication : la richesse des illustrations, servies par une reproduction photographique d’une grande finesse et par une impression particulièrement soignée, participe pleinement à l’intelligence du propos, tout en prolongeant par le regard l’expérience sensible du lecteur.

Autour de ces contributions majeures, d’autres articles complètent le tableau : des renaissances dionysiaques à Ferrare (Gaia Prignano) aux échos modernes chez Manet (Therese Dolan) ou dans la Barcelone des années 1960 (Jordi Ballester), le volume dessine une traversée diachronique où les formes de l’ivresse se transforment sans se dissiper jamais. On referme ce numéro avec le sentiment d’avoir parcouru, au fil des siècles, les multiples visages d’un même motif : celui d’un vin qui, tour à tour, inspire, égare, rassemble ou condamne, et d’une musique qui, loin de s’y opposer toujours, en épouse souvent les vertiges.

En marge du dossier Le vin et la musique, deux contributions (entre autres) prolongent la réflexion à leur manière, selon un axe relativement conceptuel et politique. Ainsi l’étude d’Elisa Barbessi s’attache-t-elle à la représentation anthropomorphique de Musique et d’Harmonie dans la littérature mythographique des XVIe et XVIIe siècles, révélant un subtil jeu de tensions entre masculin et féminin au cœur de l’imaginaire baroque. À travers les figures d’Apollon, d’Orphée ou des Muses, et jusque dans les élaborations théoriques héritées de Boèce, se cisèle une pensée de la musique comme principe d’organisation du monde, à la fois rationnel et sensible, où la féminisation progressive de l’allégorie traduit une reconfiguration des savoirs et des pouvoirs. D’une tout autre nature quoique non moins significative, l’analyse que propose Catherine Cessac du Festin de Didon et Énée de François de Troy (1704) éclaire les usages politiques et sociaux de la musique dans le contexte de la cour. Entre référence virgilienne et théâtre mondain, le tableau, conçu pour l’entourage de la duchesse du Maine, met en scène habitus et decorum où se nouent banquet, musique et monstration du pouvoir, jusqu’à faire de la tribune des musiciens une mise en scène emblématique de la magnificence princière – théâtre où déjà se reconnaît, comme en réduction, le motif mouvant que suit ce volume à travers les âges.

BB