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Chroniques
Isang Yun
L’œuvre pour violon solo et pour violon avec piano
Réunir l’intégrale des œuvres pour violon seul et pour violon et piano d’Isang Yun (1917-1995) permet de parcourir près de trois décennies (1963-1991) d’une création où Orient et Occident cessent progressivement de constituer deux pôles distincts. Avec cet entre-deux, Yezu Woo, née en Allemagne de parents coréens et désormais installée aux États-Unis, entretient elle-même un rapport intime. Surtout, elle possède une qualité rare : un naturel instrumental proprement confondant. Dès Königliches Thema (1976), sept variations sur le Thema Regium de la Musikalische Opfer de Bach, l’évidence avec laquelle elle s’empare d’une écriture pourtant redoutable laisse pantois. Lorsque Yun s’éloigne de la référence consonante pour entraîner son thème vers d’autres territoires, jamais Woo ne durcit artificiellement le son pour le tirer vers un horizon moderne : tout demeure fluide, souple, confortable presque, jusque dans les passages où le jeu semble se démultiplier comme si s’y répondaient plusieurs violonistes. Cette aisance illumine pareillement Li-Na im Garten (1984-1985), cinq portraits animaliers composés par Yun pour sa petite-fille. Du chat affamé à l’écureuil, insaisissable, Woo transforme l’exercice pédagogique en théâtre miniature. Quant au délicieux Das Vögelchen, avec ses trilles, harmoniques et bondissements, on se demande pourquoi nos grands solistes ne le présentent pas en bis de leurs grandes démonstrations concertantes…
Le climat s’assombrit nettement avec Kontraste (1987). Pizzicati drus, chant inquiet, virevoltes capricieuses et brusques échappées élégiaques y mettent en jeu ces forces antagonistes que Yun associait au Yin et au Yang. Mais le sommet du programme se situe plus tôt dans sa chronologie, avec Gasa pour l’enregistrement duquel l’excellent Tomoki Park rejoint la violoniste.
Écrit en 1963, Gasa naît en une année singulière, moins celle de l’apogée sérielle que d’un éclatement des avant-gardes. Tandis que Cage, Stockhausen, Lutosławski, Ligeti, Berio ou Xenakis déplacent, chacun à sa manière, les frontières de la composition, Isang Yun cherche alors sa propre voie au sein d’une modernité européenne dont Webern demeure récente référence, ô combien active. Aussi en reconnaît-on l’empreinte dans la raréfaction du discours, l’individualisation des intervalles et des attaques, le poids accordé au silence. Pourtant, Gasa déjà s’en émancipe : dans des champs sonores dodécaphoniques, le musicien oriental développe sa méthode Hauptton – la note n’est plus seulement un point dans une constellation mais est faite centre vivant, intérieurement mobile, que travaillent inflexions, vibratos, ornements et variations dynamiques. Le titre renvoie d’ailleurs à une tradition coréenne de chant narratif dont le violon transpose la déclamation et les oppositions de timbres. Ainsi Yun emprunte-t-il à l’avant-garde européenne les moyens mêmes de s’en éloigner, puisqu’à l’abstraction postwebernienne il place progressivement en repons une conception du son comme espace à habiter. Et c’est précisément ce que rendent sensible Yezu Woo et Tomoki Park. Dans cette relative radicalité, aucune brutalité : le violon respire, infléchit la hauteur, habite chaque son tandis que le piano ouvre, tout à l’entour, une aire où le temps semble suspendu. Cette interprétation fait entendre combien l’Orient, chez Yun [lire nos chroniques d’Oktett, Espace I, Königliches Thema, Quintett II et Kammersinfonie], n’est jamais couleur rapportée mais transformation profonde de la pensée musicale occidentale.
Vaste arche d’une vingtaine de minutes, la Sonata de 1991 regarde rétrospectivement cet ample parcours. Plus dramatique, parfois traversée d’accords aux couleurs presque blues, elle rassemble idiomatismes de la sonate, souvenirs postsériels et langage tardif du compositeur, avant de cheminer vers le silence. La présente exécution s’avère remarquable, bien qu’après l’éblouissement de Gasa l’œuvre touche incontestablement moins. Reste un CD précieux, et surtout la découverte d’une violoniste dont impressionne la virtuosité simple, pour ainsi dire (jamais elle ne semble vouloir qu’on la remarque) – Yezu Woo joue Yun comme si cette musique difficile allait de soi. Brava !
BB
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