Chroniques

par bertrand bolognesi

Christine de Suède, Liberata – L’Escadron volant de la Reine
Allegri, Cartissimi, Corelli, Kerl, Melani, Savioni, Scarlatti, Stradella et Zamponi

1 CD Mirare (2026)
MIR 802
L’Escadron volant de la Reine célèbre les funérailles de Christine de Suède

L’aventure discographique a parfois d’heureuses audaces. Tel est le cas de ce nouvel enregistrement, qu’accompagne admirablement un essai de Patrick Barbier, de L’Escadron volant de la Reine : y sont imaginées les funérailles de Christine de Suède, célébrées à Rome le 23 avril 1689. Rien, ou presque, ne nous est parvenu de la musique alors exécutée. Plutôt que de céder à une impossible restitution, les musiciens assument donc la part de création inhérente à toute reconstitution historique. Ainsi rêvé par la formation vocale et instrumentale baroque, cet office funèbre se révèle hippogriffe savant : il n’a jamais existé mais s’avance dans l’histoire avec une telle justesse qu’on jurerait l’y avoir toujours vu.

Le pari est d’autant plus convaincant que Christine apparaît moins ici comme souveraine que comme créatrice de destinées artistiques. Après son abdication, son palais romain devient un laboratoire où s’inventent de nouvelles formes musicales, le fécond pavé où se croisent Arcangelo Corelli, Alessandro Scarlatti, Alessandro Melani, Giacomo Carissimi et tant d’autres. Patrick Barbier [lire notre critique de Marie-Antoinette et la musique] rappelle avec bonheur combien cette femme fit, en leur offrant les conditions nécessaires à leur épanouissement, davantage que protéger les artistes. Aussi ce programme virtuel s’avère-t-il le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à celle qui considérait les arts comme la seule richesse véritable.

L’expérience d’écoute obéit dès lors à une dramaturgie précise. Dès l’ouverture, une voix solitaire saisit l’auditeur avant que le Miserere, qui croise les mains de Gregorio Allegri et d’Alessandro Melani selon une reconstitution due au musicologue Jean Lionnet, fasse souffler une tourmente douloureuse. Les extraits des Messes des défunts de Scarlatti, Stradella et Melani, ou encore du Saxon Kerll, alternent avec des arie d’une éloquence presque opératique où la rhétorique sacrée emprunte volontiers aux affects du théâtre. Les pages purement instrumentales jouent alors le rôle de véritables lagans, échoués sur le rivage du sacré : les Sonate di chiesa de Corelli, la Sinfonia de Stradella ou la délicate Toccata all’elevazione de Scarlatti suspendent un instant la parole sans jamais interrompre la prière – s’impose l’évidence : il peut lui aussi prier, l’instrument, selon une méditation ohne Worte où le chant a modifié sa respiration.

L’architecture du programme réserve une dernière surprise. Alors que le lumineux In Paradisum anonyme paraît conduire naturellement l’office vers sa conclusion, voici la survenue du bouleversant Heu nos miseros de l’Aquilain Giuseppe Corsi, dont la puissance dramatique vient refermer la cérémonie sur une douleur retrouvée – Hélas, ce que nous souffrons. Refus salutaire d’un apaisement trop facile, jusqu’en cette ultime inflexion la chimère sensible modelé par L’Escadron volant de la Reine demeure fidèle à la vérité des humaines passions. Par la beauté de ses voix, la finesse de son continuo et l’intelligence de l’édifice, cet enregistrement compte assurément parmi les plus attachantes réussites du baroque revival.

BB