Chroniques

par laurent bergnach

Christian Wasselin
Alban Berg, une biographie fantastique

Le Condottiere (2025) 450 pages
ISBN 978-2-48746-853-5
Alban Berg, une biographie fantastique, par Christian Wasselin

On le sait, Christian Wasselin affectionne les compositeurs nés au XIXe siècle : Berlioz – son préféré –, mais aussi Mahler, Satie [lire notre critique de l’ouvrage] et Schumann [lire notre critique de l’ouvrage]. Aujourd’hui, il consacre à Alban Berg (1885-1935) une biographie fantastique. Cet oxymore indique d’emblée une cohabitation assez étrange entre rigueur des faits et volutes de l’imaginaire. Serions-nous face à un roman ? Sans doute, puisque ce genre littéraire offre un affranchissement peu commun – « Le roman est parfait, il permet tout », dit un jour l’écrivain Jean-Philippe Toussaint –, dont notre musicographe ne va pas se priver.

Commençons par les faits, à savoir le récit des événements qui font de la vie de Berg une vie différente de celle de ses camarades de la Seconde École de Vienne (Schönberg, Webern). Ils occupent douze chapitres sur quarante-six, répartis de façon originale : six dans la première partie du livre, qui portent un chiffre impair (I, III, V, etc.), et six autres après l’interlude central, qui portent un nombre pair (XII, X, VIII, etc.). Ces derniers sont posés à rebours d’une chronologie attendue, puisque le chapitre XII traite de l’année du décès (1935), quand le chapitre II, en dernière position, évoque une adolescence de poète (1901-1903). Renforçant l’artificialité du montage, la numérotation des notes biographiques, sans interférer avec celle des chapitres voisins – sans cesse remise à zéro –, suit celle qui serait la sienne si l’ordre chronologique était respecté. Dans une œuvre fictive, il n’est pas rare de raconter l’existence d’une célébrité de façon discontinue – on pense à La méthode Schopenhauer (2005) où Irvin Yalom alterne les étapes d’une thérapie collective avec celles de la vie du philosophe allemand –, mais cette inversion à mi-parcours, audacieuse et pleine de sens, mérite d’être saluée.

Qui dit biographie dit biographe. Le nôtre est une sorte de Faust vieillissant qui veut approfondir la sensuelle complexité des partitions de Berg et s’entoure de deux étudiants dévoués. Après chaque enquête de terrain, ceux-ci relisent Les Bijoux de la Castafiore (1962), la fameuse aventure en huis-clos dessinée par Hergé. De son côté, un autre proche de l’austère collecteur s’amuse à écrire douze contes fantastiques à partir des mêmes éléments – grâce à lui, Smaragda, la sœur d’Alban, peut prendre la parole. Outre ces personnages centraux, d’autres ont leur importance : le lycéen amoureux engagé dans une production de Lulu (inception du rôle dudit lycéen dans l’opéra), le musicologue qui analyse l’art de Berg au sein d’une université populaire, le pneumologue asthmatique qui détaille cette maladie musicale ; et d’autres encore, directrice artistique, metteur en scène, chef d’orchestre, archéologue ou apiculteur. Enfin, il faut citer celui qui livre des échanges sous une forme épistolaire (lettres d’Hermann Berg, le frère installé à New York), procédurière (pensées fébriles d’une agonie), voire théâtrale (réunion de crise à l’hôtel de ville de Vienne, visite chez Alma Mahler) : Wasselin lui-même.

Tout au long de ce livre-labyrinthe pétri de numérologie et de symbolique – avec mise en abime d’autres dédales –, on croise une nuée d’artistes (Boulez, Gide, Lovecraft, Murat, Stravinsky, Wenders, etc.), quelques figures iconiques (ABBA, Hamlet, Shadocks, etc.), mais surtout des éléments récurrents qui sont l’équivalent de motifs musicaux : malle, poupée, orgue, ange, collier, serpent… sans oublier ces guêpes, dont l’une serait fatale à l’auteur de Wozzeck. Le ton général cède aussi à la variété, puisque d’inévitables questions d’esthétique cohabitent avec des clins d’œil au lecteur, comme lorsqu’un personnage se voit contredit par une note de bas de page ou qu’un autre parcourt, en 1912, un ouvrage paru au siècle suivant… signé Christian Wasselin. Sérieux ou fantaisiste, l’auteur ne laisse rien au hasard, tissant un réseau touffu de correspondances qui accole souvenirs et prémonitions, contrainte et liberté. Peut-on parler de tour de force ? Oui, sans aucun doute, et il serait heureux qu’un prix vienne couronner ce travail chimérique et titanesque.

LB