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Chroniques
Vladimir Jurowski et le Bayerisches Staatsorchester
œuvres de Ligeti, Rachmaninov, Ravel et Strauss
Le fil conducteur de ce concert du Bayerisches Staatsorchester et de son chef Vladimir Jurowski, en voyage à Paris, semble être la Tondichtung, soit le poème symphonique, à en croire, du moins, les opus programmés en ouverture et en clôture de soirée. Cependant, deux pages viennent contredire le menu : d’abord un concerto, répondant sans conteste à l’organisation traditionnelle d’un concert classique – en général : une ouverture, un concerto puis une symphonie –, avant une pièce brève et plus proche de notre aujourd’hui, qui introduirait le dernier moment. Plus certainement, ce sont des considérations pragmatiques qui semblent avoir prévalu dans ces choix, avec la nécessité de se produire en compagnie d’un soliste reconnu mais aussi des questions d’effectif et de géographie de plateau.
De cet orchestre que d’habitude nous entendons à Munich dans les fosses du National Theater, du Prinzregententheater ou du Cuvillier, dans le cadre des saisons de la Bayerische Staatsoper ou de son festival d’été (Münchnerfestpiele), nous retrouvons avec bonheur les grandes qualités dans L’Île des morts composé en 1909 par Sergueï Rachmaninov sous l’inspiration d’une reproduction de la fameuse toile symboliste d’Arnold Böcklin. La lecture proposée dans la grande salle de la Philharmonie de Paris impose une sévérité idéale, le chef russe lui insufflant une remarquable puissance tout en ciselant subtilement le travail thématique et la richesse timbrique de l’orchestration. Jamais il ne cède à quelque joliesse que ce soit : cette Île s’avère âpre à souhait, profondément méditative, bénéficiant d’une clarté paradoxale, plutôt rare dans les exécutions de l’œuvre.
Vingt ans plus tard, l’heure n’est plus Jugendstil mais résolument Art déco, ce dont témoigne, d’une certaine manière, le Concerto en sol majeur de Maurice Ravel que Marguerite Long créait le 14 janvier 1932 aux côtés des musiciens de l’Orchestre Lamoureux dirigé par le compositeur, en une salle Pleyel comptant à peine quatre printemps. À l’écoute des traits solistiques dûment dessinés par les artistes de la formation bavaroise, nulle question de considérer que Ravel n’appartiendrait qu’à la seule musique française ou qu’il existerait un style français, une sonorité française reconnaissable entre toutes, et l’on peut gager qu’à l’aveugle et sans brochure de salle sous les yeux, personne n’identifierait un orchestre allemand. La délicatesse de chaque solo, la transparence de l’interprétation, la perfection des vents, par moments si vertigineusement sollicités par la partition, révèle l’universalité de l’art. Et Jurowski d’insister savamment, sans surlignage des tentations jazzy, sur la clarté de l’inflexion générale – durant l’entracte, nous avons entendu dire qu’il y avait un piano et même un soliste assis devant le clavier : si certains le disent, ce doit être vrai, bien que nous n’ayons rien remarqué.
De retour au rang G, nous avons tenté d’apprécier Atmosphères, malgré les innombrables nuisances sonores perpétrées par ceux-là même qui prétendaient quelques minutes plus tôt la présence d’un piano qu’on aurait joué durant la première partie. Il faut les comprendre, les pauvres : cette œuvre de György Ligeti dure sept longues minutes, c’est beaucoup. Encore fut-elle créée en 1961, ce qui induit une jeunesse forcément coupable – soixante-cinq ans, quelle audace ! N’étant pas venus pour écouter cela, ils ne sauraient imaginer que d’autres aient sincèrement le désir de le faire, désir considérablement entravé par leurs conversations, toux, mouchages, grincements, toux et innombrables crachotis – sans oublier les ronfleurs. On en perçoit tout-de-même le raffinement robuste des fondus, sous la battue de ce musicien qu’on découvrait il y a plus de vingt ans à la Cité de la musique où il menait l’Ensemble intercontemporain dans un programme Chostakovitch, Stravinsky et Tarnopolski [lire notre chronique du 8 décembre 2003] et qui, pour investir le répertoire lyrique, ne dédaigne point les raretés du XXe siècle [lire nos chroniques de L’ange de feu, The Bassarids, Le nez et Die Teufel von Loudun].
Le geste enchaîne directement l’accord qui introduit l’opus 30 de Richard Strauss, à peine éteint l’ultime écho d’Atmosphères. Le 27 novembre 1896, le Munichois conduisait lui-même la première de sa Tondichtung nietzschéenne, à Francfort. Loin de pontifier et sans traîner, Vladimir Jurowski magnifie la partition avec une vigueur sans cesse inventive et une attention à chaque climat, liant soigneusement les huit chapitres de cette œuvre qui n’est certes pas des plus simples. Outre la fertile subtilité ici cultivée, le chef profite de chaque trait tout en ne minimisant jamais les masses auxquelles n'est pourtant pas cédée la part du lion. Ainsi signe-t-il une interprétation d’une limpidité inouïe.
D’un Strauss l’autre… à l’issue de ce menu déjà copieux, les musiciens du Bayerisches Staatsorchester offrent en bis l’Ouverture de la Fledermaus (1874), à vraisemblablement accueillir au énième degré, par-delà l’incontestable brio de l’abord. Grand succès… qui ne s’en tient pas là : retentit encore le bref Unter Donner und Blitz (1868), célèbre Schnellpolka qui, dans son élan franchement cordial, situe définitivement cet encore du côté du Wiener Neujahrskonzert ! Gageons que ceux qui bavardèrent sur Ligeti en profitent pour copieusement remplir leurs compotiers à l’abondante fontaine Johann Strauss fils…
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