Chroniques

par bertrand bolognesi

Valets d’Augustin Braud – Au banquet des visages de Clara Olivares
deux créations au Grand soir numérique de l’Ensemble intercontemporain

Cité de la musique, Paris
- 8 janvier 2026
Le dispositif de l'ouverture du Grand Soir Numérique, par l'EIC...
© quentin chevrier

Sous l’intitulé prometteur de Grand soir numérique, l’Ensemble intercontemporain propose, à la Cité de la musique, un moment réunissant créations, réalisations électroniques et dispositifs audiovisuels. L’ambition affichée, soit penser le numérique comme moteur esthétique, se heurte pourtant d’emblée à une impression de torsion conceptuelle plutôt bancale : succession de performances hétérogènes, inflation des moyens techniques, absence de véritable dramaturgie. Le concert semble moins construit qu’additionné, laissant au spectateur la charge de faire sens, au prix d’une attention constamment sollicitée.

Dans ce contexte instable, Valets d’Augustin Braud [lire notre entretien d’avril 2023] fait figure de possible point d’appui. Le compositeur y déploie un dispositif singulier – amplificateurs de guitare, électronique préenregistrée, ensemble aux timbres soigneusement choisis, etc. – qui témoigne d’une réelle pensée du son et de l’espace. Comme dans ses pièces antérieures [lire nos chroniques de Ceux qui restent, TRON, Cornucopia et Infigure], l’écriture évite hardiment toute esbroufe tout en travaillant avec finesse l’ambiguïté des sources.

Au banquet des visages de Clara Olivares [lire notre entretien de janvier 2023] paraît aussi proposer une articulation assez maîtrisée entre ensemble instrumental, électronique et voix transformée. Que l’œuvre convainque ou non, elle se révèle du moins comme l’une des rares tentatives cherchant un équilibre plutôt qu’une saturation [lire nos chroniques de Lebewohl, Spatiphyllum’s Supreme Silence, Vers mes cieux vos regards pleins d’ivresse et Les sentinelles].

Avec Phoenix Eye, Dragon Eye, Yang Song présente un travail sur le geste instrumental et le dialogue entre traditions. Fort lisible, l’idée s’épuise toutefois très rapidement dans sa répétition, la vidéo redoublant le jeu sans l’enrichir véritablement. Un dysfonctionnement technique, obligeant à mi-chemin l’interprète à reprendre l’exécution depuis le début, vient encore souligner la fragilité du dispositif – loin d’être intégré comme événement, l’accident montre principalement la rigidité du projet.

Avec F E M I N A, Riccardo Giovinetto conclue la soirée dans un long et rude régime d’épuisement. Fragmentation d’images renaissantes, synchronie étroite du son et de la vidéo, durée excessive… la performance avance sans surprise ni respiration, confondant intensité et insistance. Peu à peu, intention et attention se dissolvent, la mécanique prenant le pas sur toute espoir d’une grâce quelconque.

Encore faut-il revenir sur Ars Natura d’Annabelle Playe et Hugo Arcier, véritable point de rupture. Saturation sonore continue, flashes lumineux agressifs, volume implacable : durant plus de vingt minutes, l’écoute se voyait littéralement mise à l’épreuve. Érigé en principe, jamais l’inconfort n’y rencontre la nécessité dramaturgique. Quand la violence sensorielle devient un but en soi, elle cesse d’interroger pour simplement contraindre.

Ce Grand soir numérique, dont les pages pour ensemble étaient dirigée par Yalda Zamani [lire notre chronique d’Hamlet/Fantômes] a surtout prouvé combien le déploiement massif de technologies, s’il n’est pensé comme moyen mais comme fin, peut rapidement se retourner contre l’écoute. À force de solliciter sans relâche l’œil et l’oreille, la soirée a épuisé ce qu’elle prétendait éveiller, et Mister Numérique n’a pas ouvert de nouveaux espaces sensibles : un à un il a refermé ceux qui rendent le concert encore désirable.

BB